[Rétrospective Derrière les barreaux] Asiles: faire face à la folie

S’il est un autre lieu d’enfermement que la prison qui fascine au cinéma, ce sont bel et bien les asiles. La frontière entre ces deux mondes peut pourtant sembler bien mince : à l’image de la prison, est enfermée dans un asile toute personne qui représente un danger pour autrui, mais aussi – et avant tout – pour elle-même. La définition même d’un asile est ambivalente : il s’agit au sens premier d’un refuge pour toute personne nécessiteuse (sa racine grecque « asulon » représente un lieu inviolable), mais l’expression « asile d’aliénés », qui désigne un hôpital psychiatrique, en détourne finalement le sens. Les aliénés, ce sont ceux qui ne peuvent se conformer à la société. Ceux qui sont tenus à l’écart, enfermés.

Lorsqu’un film se déroule dans un asile, celui-ci nous fait bien souvent douter de la prétendue folie de son personnage principal. La psychiatrie s’impose comme miroir de l’âme : tout héros se voit en position de remettre en cause sa réalité, ou bien d’apprendre quelque chose de nouveau sur lui-même. Au milieu de tout ça, le spectateur se voit lui aussi confronté à différentes versions de la réalité, qu’il s’agisse de celle que le héros souhaite entendre ou que l’autorité impose… jusqu’à parfois en perdre nous-même la tête !

À l’occasion de la sortie en salles de Paranoïa de Steven Soderbergh (dans lequel Claire Foy pense se retrouver internée en présence d’un de ses démons) nous revenons sur l’exploitation de la folie dans ce film ainsi que deux autres longs métrages : Shutter Island de Martin Scorcese et Sucker Punch de Zack Snyder.

L’asile, miroir de l’âme

Pour certains personnages persuadés qu’ils ne devraient pas être placés en hôpital psychiatrique, l’une des manières les plus évidentes de rejeter cette réalité est de l’altérer. Assimilé au rejet de la société, l’asile est souvent mis en scène de manière sombre et – évidemment – repoussante avec bien des poncifs : Sucker Punch et Shutter Island partagent une arrivée dans un lieu isolé et dans un climat on ne peut plus pluvieux. La photographie est elle-même affectée de manière à faire ressortir la froideur des lieux et leurs conséquences dévastatrices sur leurs personnages : du côté de Sucker Punch, le grain de l’image se teinte de gris et de bleu ; chez Soderbergh, dans Paranoïa, l’image est jaunie. Le fait que le film soit tourné à l’iPhone (et que l’image soit donc plus « sale ») rend le cadre encore plus claustrophobique.

Le territoire de Shutter Island est de plus en plus dévasté : une immense tempête règne sur l’île, l’eau coule à flots et inonde certains lieux, les arbres se rompent… L’instabilité est permanente et va crescendo, à l’image des tourments du personnage principal, Teddy, incarné par Leonardo DiCaprio, prétendu marshall venu mener une enquête sur la disparition d’une patiente de l’asile. Atteint par des hallucinations et des cauchemars de plus en plus nombreux concernant sa femme décédée et sa famille, Teddy voit ses certitudes et sa réalité remises en cause par le directeur de l’institut même : après la disparition de son collègue Chuck (Mark Ruffalo), tombé du haut d’une falaise, ce dernier lui répond avec sarcasme « Un collègue, quel collègue ? » lorsque Teddy lui demande s’il a des nouvelles de lui.

C’est tout le contraire dans Sucker Punch puisque son héroïne Babydoll (Emily Browning) finit par édulcorer sa réalité : l’institut se métamorphose alors en véritable night club en l’espace de quelques scènes. La photographie arbore alors des teintes beaucoup plus chatoyantes et chaudes, notamment lors de la scène de grand spectacle – uniquement disponible dans la version longue du film – orchestré par Blue (Oscar Isaac) et le Dr. Gorski (Carla Guggino). À l’image de Teddy dans Shutter Island, qui refuse quant à lui d’accepter qu’il est non un marshall mais un patient de l’institut, Babydoll nie la réalité et se l’approprie pour la rendre plus supportable : « c’est nous, chacun de nous qui contrôlons les mondes que l’on crée », comme il est évoqué en voix-off au début du film.

  • L'asile de Shutter Island est situé sur une île... sur laquelle rien d'autre ne semble se trouver. Un lieu sans échappatoire, donc.

La perte de la conscience comme sacrifice

Lorsque l’on est interné dans un hôpital psychiatrique, c’est parce que l’on nous a jugé inapte à rester présent dans la société, ou lorsque l’on estime soi-même être un danger pour soi ou les autres. Pourtant rien n’est volontaire, autant dans Sucker Punch que dans Paranoïa. La jeune Babydoll est envoyée à l’asile par son beau-père, responsable de la mort de sa mère et avide de récupérer tous ses biens. C’est uniquement à lui que Babydoll doit son emprisonnement : alors qu’elle tentait de se défendre, Babydoll tue sa petite sœur par accident. Lorsque l’asile devient night club, son beau-père réapparaît sous l’apparence d’un prêtre ; le saint père, dont le jugement est parole d’évangile (puisqu’il est celui qui décrète sa folie en à peine quelques traits sur une feuille de papier).

Tout patient d’un hôpital psychiatrique se confronte inévitablement à une forme d’autorité : dans Shutter Island, Teddy découvre que son collègue n’était autre que son médecin référent. Dans Sucker Punch, Babydoll et ses amies doivent passer outre les manigances de Blue qui utilise l’asile comme couverture afin de mener toute sorte de trafic (jeux d’argents, faveurs sexuelles…). Chez Soderbergh, le personnage de Claire Foy se heurte à un psychologue référent qui ne l’écoute pas et ne fait qu’augmenter ses doses de médicaments.

« Quand on vous déclare fou, tout ce que l’on fait tient de cette folie » déclare Rachel Solando à Teddy Daniels dans Shutter Island. Même s’ils sont convaincus de ne pas avoir leur place dans cet endroit, ces personnages se heurtent à des gens qui incarnent une entité qui leur est supérieure, et pour qui toutes leurs déclarations sont irrecevables. Alors quand Sawyer Valentini (Claire Foy) pense voir son harceleur dans le personnel de son hôpital, personne ne la croit… et la seule « guérison » possible est la sédation, l’administration de médicaments en fortes doses, pour faire disparaître momentanément tout esprit.

D’emblée dans Sucker Punch, la messe est dite. Le beau-père négocie avec Blue en quelques jours la venue du « High Roller » (Jon Hamm), qu’on traduirait par « le flambeur ». Expression adéquate au regard de la version longue du film : cet homme est chargé d’effectuer la lobotomie de Babydoll, et de lui faire ainsi perdre toute identité. C’est le sacrifice auquel elle doit prétendre afin de sauver sa camarade Sweat Pea. La lobotomie, symbole absolu de la perte d’identité, est ici assimilée à… un dépucelage. Une fois victime de ces agissements, le visage de Babydoll sera à peine perceptible dans le cadre de Zack Snyder : la voici partie, pour toujours, seul errera son regard dans le vide.

La lobotomie est elle aussi la conclusion de Shutter Island, mais Martin Scorsese laisse son spectateur circonspect sur l’état d’esprit de son héros, qui se demande s’il est préférable de « vivre comme un monstre ou de mourir en homme de bien ». En cette fin, tous les troubles disparaissent, la tempête est passée, les jardins de l’asile reprennent leur parfaite allure : et si la plénitude de l’endroit signifiait le calme retrouvé d’Andrew Laeddis, véritable identité du personnage de Leonardo DiCaprio ?

Conclusion : Vous l’aurez sans aucun doute remarqué, les films qui se déroulent dans un hôpital psychiatrique ont bien souvent une sombre fin, mais laissent tout de même entrevoir une note d’optimisme. La « mort » de Jack Nicholson dans Vol au-dessus d’un nid de coucou permet à l’un de ses compagnons de s’échapper, comme le sacrifice de Babydoll dans Sucker Punch. Tous ces personnages confrontés à la folie en viennent forcément, à un moment donné, à remettre en cause leur réalité et leur existence même. Ils apprennent parfois à vivre avec leurs névroses, ou ils se laissent gagner par elles. Quoi qu’il en soit, ils en viennent toujours à apprendre quelque chose ou à montrer, après tout, qu’ils auraient au moins pu aider leur prochain.


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