[Rétrospective Créatures] Le Voyage de Chihiro : ce personnage qui nous intrigue

Dans le cadre de notre rétrospective de mai dédiée aux créatures, nous nous devons de parler du Voyage de Chihiro. Ce film d’animation japonais du studio Ghibli, réalisé par Hayao Miyazaki et sorti en 2001, nous emmène dans « le monde des esprits », un espace parallèle à « notre monde » où de nombreux monstres cohabitent. Chihiro est une petite fille humaine qui, lors d’une promenade avec ses parents, entre malgré elle dans cet univers. Elle atterrit dans un complexe de détente, un spa, dirigé par la sorcière Yubaba.

Le Voyage de Chihiro est particulièrement dérangeant visuellement puisque les créatures qui y évoluent ont des physiques qui s’inspirent directement de la mythologie et du folklore traditionnel japonais. En d’autres termes, ils ont des traits très marqués, des membres démesurés, ou encore des expressions horrifiques. Dans ce lot de bestioles qui font du Voyage de Chihiro un chef d’oeuvre d’inventivité, un personnage retient davantage notre attention : le Sans Visage. Si vous avez vu ce long métrage, nous sommes prêts à parier gros que cette créature vous est restée en mémoire. Cet être est la valeur ajoutée du film ; c’est lui qui donne lui donne une saveur si particulière. Voyons pourquoi.

En haut de l’affiche !

Pour être tout à fait exact, le Sans Visage n’est la seule créature qui marque les esprits dans ce film animé. On pense notamment à la sorcière Yubaba qui occupe une place monumentale dans le film et qui aura su, par son nez crochu, sa coiffure de folle, sa tête disproportionnée et sa voix aboyante, laisser une trace indélébile dans les mémoires. Mais ce personnage est important aussi par sa position. La sorcière est la « gérante » du spa, et Chihiro va devoir l’affronter à de nombreuses reprises en tant que « patronne ».

Le Sans Visage, lui, a su s’installer dans les souvenirs des spectateurs, alors même que quantifier son importance et son poids dans le scénario est compliqué. Pour cause, ce long métrage aurait pu tenir debout sans cette créature. Pourtant, il vole largement la vedette à Haku, un dragon intimement lié à Chihiro, dont il tombera amoureux et réciproquement. Haku est un jeune homme clef de l’intrigue et beaucoup d’éléments gravitent autour de lui puisqu’il peut aider Chihiro à retrouver sa vie d’avant. Un personnage central, presque omniprésent, qui malgré cela, est effacé à côté du Sans Visage. Lui, n’arrive qu’après un long moment dans le film et de manière beaucoup plus discrète.

L’art d’en imposer à partir de rien 

Il est là, ce fantôme, cet être insipide, quasiment sans forme. Il suit Chihiro sans faire de bruit, en disparaissant et apparaissant à sa convenance. Il ne peut qu’émettre des “ah” gutturaux dérangeants pour s’exprimer. Sous une sorte de grande cape noir (qui est en fait sa “peau”) et derrière un masque quasi incolore et à peine expressif, le Sans Visage a l’air d’une créature chétive, que le vent peut renverser sans que personne n’en s’en inquiète, même pas lui.

Comment cette créature, appréhendée comme un être dépourvu de tout intérêt sensé, arrive-t-elle à se hisser en tant que second rôle principal sans que personne ne la voit venir ? La réponse est en fait dans cette question. Et c’est en ça que Hiyao Miyazaki livre une bête tout à fait extraordinaire et originale. Le Sans Visage est un modèle d’ingéniosité.

D’abord, il faut savoir que le personnage détient la capacité de devenir invisible lorsqu’il le souhaite. “Superpouvoir” somme toute lambda… mais le réalisateur va s’en servir pour ériger à cette créature une aura atypique. Le Sans Visage apparaît dans un plan pour la première fois, près de Chihiro, sans qu’on ne sache pourquoi, et disparaît quelques secondes après. Puis, de la même façon, à divers moment, il revient, et repart. Il amène le spectateur à se questionner : pourquoi cette récurrence ? Les apparitions continuent, et le Sans Visage prend très vite la place d’un fantôme qui suit Chihiro et ses aventures d’un peu trop près. Il se transforme dès lors en un suspect, puis en un voyeur.

Un monstre à la sensibilité humaine

Son physique initialement neutre commence à créer le malaise. L’espèce de masque sans émotion devient inquiétant. Que veut ce monstre et pourquoi, contrairement aux autres, ne parle-t-il pas ? Pourquoi n’exprime-t-il rien ? Il est le calme dans l’agitation, et c’est ce comportement qui est anormal. Il est troublant. Puis, lorsqu’il commence à interagir avec les autres monstres et avec Chihiro, là encore, un point d’interrogation se pose. Le Sans Visage est a priori très riche, il offre des pépites d’or à tout les employés du spa. Nul ne se questionne sur ses origines ou sur ses motivations. Alors que personne ne lui prêtait attention, tout le monde se plie en quatre pour ce client mystère au porte-monnaie bien garni.

Tout le monde, sauf Chihiro. L’humaine n’a pas comme ambition de terminer ses jours au spa : sa quête principale n’est donc pas de satisfaire les envies d’un milliardaire venu passer du bon temps, mais de retrouver ses parents, aider son ami Haku qui est dans la panade, et partir d’ici pour retrouver sa vraie vie. Et ça, le Sans Visage semble l’avoir compris. Il parait même vexé que Chihiro ne lui accorde pas de temps. On comprend rapidement qu’il fait son intéressant auprès d’elle et qu’il tente de solliciter son attention à elle, la seule qui ne s’occupe pas de lui. Le monstre, pour le spectateur, est une énigme et ses émotions se rapprochent des émotions humaines. Hiyao Miyazaki brouille les frontières et continue de façonner, minute après minute, une créature ô combien fascinante.

Tuer pour se venger de la solitude

Puis, le Sans Visage devient spécialement gentil envers Chihiro, alors que sa méchanceté prend le dessus face aux autres créatures du spa puisqu’il en dévore littéralement un grand nombre. Un cap est passé en terme de radicalité ; un nouveau tiroir s’ouvre alors, dans la personnalité si complexe de cette créature qu’on pensait futile lors de ces premières apparitions. Lorsque le Sans Visage franchit cette limite de cruauté envers les autres , son apparence, pour la première fois, change radicalement. Cet être filiforme, discret, et au “visage” neutre s’est transformé en une bête énorme, noire, avec des pattes qui rappellent celles d’un insecte, et surtout une bouche avec des dents monstrueuses.

Mais paradoxalement à cette métamorphose, le but du Sans Visage reste le même : intéresser Chihiro. On se rend alors compte que le Sans Visage est capable de pires folies pour atteindre ce dessein, mais que la jeune fille ne cède pas à ses caprices en acceptant ses cadeaux, son or. En revanche, lorsque la sorcière Yubaba (sa patronne, la gérante du spa) demande à Chihiro d’intervenir pour arrêter le carnage, la jeune fille accorde quelques minutes au Sans Visage.

Là, elle ne répond pas par intérêt personnel comme l’ont fait les autres. Elle tente de comprendre rapidement les problèmes de la créature et elle se rend vite compte que le Sans Visage tentait de l’interpeller car… il se sent seul ! Il ne voulait qu’une amie et avait repéré en Chihiro quelqu’un d’honnête et sincère. A partir de ce moment, bien qu’il essaie à un moment de tuer la jeune fille qui s’est montrée ferme avec lui, il s’ouvre et s’assagit. La fin du film approche, et l’intrigue se reconcentre totalement sur les objectifs de Chihiro mais elle est désormais accompagnée dans ses aventures par le Sans Visage. Elle confiera cette âme esseulée à une de ses amis du monde des esprits, avant de retrouver ses parents et retrouver son quotidien dans « le vrai monde ».

Le Sans Visage est en fait « multi facettes ». Pour le spectateur, cet être est déroutant et difficile à appréhender. Il ne possède pas vraiment de traits physiques caractéristiques et en même temps, impossible d’oublier ce masque si neutre qu’il en devient effrayant. La créature peut se comporter comme un sage convive et dévorer d’autres personnages la minute d’après, comme une bête sauvage digne de films d’horreur… Avec Le Voyage de Chihiro, et notamment grâce au Sans Visage, le studio Ghibli signe une oeuvre ô combien complexe, originale et estampillée de sa marque de fabrique : modeler l’imaginaire comme aucun autre ne sait le faire. 


A découvrir dans notre rétrospective Créatures :


Vous avez aimé cet article? Abonnez-vous à notre newsletter et découvrez chaque mois le meilleur de Silence Moteur Action!

Et n'hésitez pas à nous soutenir sur Tipeee !


One thought on “[Rétrospective Créatures] Le Voyage de Chihiro : ce personnage qui nous intrigue

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *