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[Rétrospective Créature] The Thing, de Carpenter : le monstre venu d’ici

A l’occasion de la remise du Carrosse d’Or à John Carpenter et de la projection exclusive de son chef d’oeuvre The Thing (1982) durant le 72e festival de Cannes, il est de bon ton de replonger dans un des plus grands films de science-fiction de tous les temps. Sortez vos plus belles chapkas, nous partons en Antarctique.

The Thing, littéralement “La chose”, est le 6e film de Carpenter, remake du film La Chose d’un autre monde signée Howard Hawks (1951), lui même adapté de la nouvelle La Bête d’un autre monde (1938) de l’Américain John W. Campbell. Il raconte l’histoire d’une équipe de scientifiques qui découvre en plein cœur de l’Antarctique une créature gelée. Ramené à la vie, le monstre, qui peut prendre l’apparence de la forme organique qu’il veut, décime un à un les membres de l’expédition. Paranoïa et suspicion vont s’installer.

La chose est-elle réellement d’un autre monde ?

Un casting 5 étoiles, un script dense et inspirant, un maître des effets spéciaux et un réalisateur au sommet de sa carrière… Tout est aligné pour que The Thing, dès sa sortie, soit un immense succès. Et pourtant, gros flop : le film peine au box office, il ne reçoit aucune nomination aux Oscars et Carpenter déclare, avec le succès d’E.T sorti la même année, que son film sera un échec incompris. Pourtant, The Thing est probablement un des films traitant de créature les plus intéressants.

Très souvent, la créature fait écho à son époque, retranscrivant ses angoisses, permettant une réelle catharsis pour le public. La créature au cinéma est donc un animal politique et entretient un lien plus ou moins direct avec les spectateurs. C’est la figure de « l’autre » par excellence, celui que l’on rejette, qui nous envahit, dont on a peur ou au contraire celui que l’on accueille, qui nous grandit… Bref, elle permet d’interroger nos rapports sociaux. Le choix brillant de Carpenter, c’est de pousser plus loin ce concept. Tout d’abord, parce qu’il prend une décision radicale forte : au lieu de cacher son monstre, sa créature dans l’ombre, de jouer sur la suggestion, comme dans la plupart des films de monstre de l’époque, Carpenter décide de le mettre en pleine lumière, estimant que pour croire à une chose, il faut la voir avant tout, être donc spectateur. Dès lors, il vient questionner l’imaginaire qui entoure la créature au cinéma et le pacte de croyance avec le spectateur. Pouvons nous finalement avoir peur d’une créature montrée pleinement à l’écran ? Oui, car elle nous ressemble.

Qui plus est, à l’inverse du film Alien de Ridley Scott, qui situe son action loin de la Terre, avec un alien (figure parfaite de “l’autre”) en guise d’antagoniste, The Thing va préférer les plaines désolées et quasi apocalyptiques de l’Antarctique, symboles d’une humanité mourante, et une créature extraterrestre polymorphe (pouvant donc être n’importe qui) pour ennemi principal. Ici, la créature questionne donc la figure de “l’autre”, celui qui n’est pas comme moi, mais également du “nous”, l’autre pouvant finalement me ressembler. C’est ce questionnement et la paranoïa qu’induit ce postulat dans le film qui le différencie d’Alien, plaçant le spectateur en constante alerte, le faisant se méfier de quiconque et même, à certains moments, de son héros principal. Le monstre n’est plus simplement une figure permettant d’interroger notre rapport à l’autre mais devient également celle qui permet de mieux explorer le groupe, de mieux nous connaître. L’homme est devenu – ou bien peut aussi être – une créature. D’ailleurs, l’extraterrestre polymorphe du film n’est représenté que sous la forme d’un autre être vivant ; il n’a pas de forme propre, brouillant ainsi encore plus, la frontière entre créature et l’être humain.

Film témoin et visionnaire

The Thing porte également un regard acerbe et nihiliste sur ce qu’il met en scène, un regard probablement trop accusateur pour une Amérique en pleine période « Reagan » qui avait besoin de positivisme pour se remettre de la guerre du Vietnam. En un sens, le film de Carpenter est sûrement arrivé trop tard, prolongeant une vision chaotique et noire du monde, très présente dans les films des années 70 (période aussi appelée « Nouvel Hollywood », en référence aux jeunes auteurs et aux thématiques nouvelles qui sont apparus à ce moment là). Ce n’est pas anodin si Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper sorti quasi 10 ans plus tôt, partage de nombreuses thématiques avec le film de Carpenter.

Cette Amérique dégénérative, où l’ennemi n’est plus clairement identifiable et est même dans nos rangs est celle de la guerre froide, de la chasse aux communistes (nous en parlions également dans notre article consacré aux séries de science-fiction des années 60). Entre ces deux films il y a eu Star Wars, Alien, E.T entre autres, dans lesquels la menace est clairement identifiable ou qui sont peuplés de créatures alliées, dont le monde a besoin pour réussir à triompher. Induire le fait que l’homme est son propre pire ennemi ne correspondait ni aux mœurs des années Reagan ni aux envies de cinéma des spectateurs.

Néanmoins, outre ces considérations politiques, Carpenter aborde avec une grande modernité des changements profonds qui hantent son époque. L’apparition de maladies et notamment du SIDA sont des peurs qui traversent les années 80. Le fait qu’un corps étranger puisse contaminer un humain qui, à son tour, peut contaminer d’autres êtres
humains, ou même juste la question de l’hôte sont des éléments très présents dans le film. Il n’y a qu’à voir la fameuse séquence des tests sanguins pour comprendre. Ou encore l’utilisation de l’informatique, montrant les débuts des possibilités de calcul de ces machines, devenant des éléments narratifs importants. The Thing cristallise donc ces angoisses, ces évolutions, devenant par ce biais un véritable film « témoin ».

Témoin d’une époque passée, certes, mais aussi et surtout influence majeure pour une époque à venir. Car oui The Thing, acquérant au fil des années une réputation internationale dû notamment à la démocratisation de la VHS, en a inspiré plus d’un. De Robert Rodriguez à Tarantino (Les Huit Salopards) ou encore David Robert Mitchell (It Follows), le film de Carpenter a un véritable héritage dans notre contemporanéité, allant jusqu’à influencer d’autres média comme le jeu vidéo par exemple.

Si The Thing est arrivé finalement trop tard ou trop tôt, il fait malgré tout écho à de nombreuses thématiques contemporaines, de la question de l’identité, aux faux semblants, à celle du nihilisme, présents partout dans notre cinématographie actuelle. À voir et revoir sans modération.

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