[Rétrospective Cannibales] Vorace et Bone Tomahawk : deux « westerns cannibales »

Le lâche capitaine John Boyd se fait passer pour mort, à la base d’une montagne de corps entassés, le sang de son supérieur dégoulinant jusque dans sa bouche. Dès ces premiers instants, c’est comme une malédiction qui vient de s’emparer de lui. « C’est nous les sauvages », voici qui résumerait bien Vorace. Envoyé en Californie et contraint de partir sur les traces d’un cannibale, le fardeau de Boyd sera de résister à cette faim qui ne cessera de le titiller.

Bone Tomahawk est quant à lui empli d’une atmosphère horrifique qui n’éclate que ponctuellement et ne prendra réellement forme que tardivement, les actes estompés – et bien heureusement – par l’obscurité du décor. Les sauvages, c’est les autres, et les quatre hommes en seront les témoins, partis pour un long et éprouvant périple afin de porter secours à la femme de l’un deux.

En rejouant très singulièrement les codes de l’horreur à quinze années d’intervalle, Vorace (dont la réalisatrice est décédée en 2013), et Bone Tomahawk (première réalisation !), n’en demeurent pas moins des westerns d’une rare qualité, particulièrement au vu de leurs faibles moyens. Deux œuvres physiquement éprouvantes, absolument incontournables dans la rétrospective que l’on vous propose ce mois-ci.

Vorace, d’Antonia Bird (1999)
« Manger ou mourir » : la conquête de l’Ouest aussi a ses faits divers

Hiver 1847, une procession d’immigrants en route vers l’Ouest est bloquée par la neige. Anéantis par la faim, après avoir mangé leurs chevaux et leurs attelages, ils se résolvent à manger les morts parmi eux. Vorace est clairement inspiré de cette tragédie du Passage de Donner, basé dans une nature aride et enneigée. Boyd (Guy Pearce) tente de gérer sa faim face à la folie carnassière et assumée du manipulateur Colqhoun (Robert Carlyle, ses yeux et son sourire dingues).

Porté par une interprétation brillante, tout semble décalé et risible dans Vorace, ce qui encourage un style atrocement barré. Un banjo effréné rythme une course poursuite qui s’achève par une chute magistrale dans une forêt de sapins. Damon Albarn (Gorillaz et Blur) et Michael Nyman (compositeur fidèle des débuts de Peter Greenaway mais aussi de La leçon de piano, de Jane Campion) signent la musique franchement inquiétante. Pas de héros ici, déshumanisés par leurs comportements louches ou amoraux, certains personnages ne sont pas pour autant désignés et isolés comme les grands méchants car, néfastes, ils le sont tous. Boyd le premier, dont les principes sont questionnés dès le début du film, en lutte perpétuelle contre lui-même et conscient de celui qu’il ne sera jamais, il n’en devient pas moins dérangeant que Colqhoun.

S’approprier de nouveaux territoires en repoussant les natifs témoignait déjà d’un égoïsme certain, enfoui sous les chapeaux et les santiags, dans l’imagerie riche et efficace bien connue du western. Vorace, plus engagé qu’il ne paraît, s’en joue à travers la métaphore d’une faim maladive, palpitante et comme illustrée dans le dernier plan, animale.

Bone Tomahawk, S. Craig Zahler (2016)
« Ce sont des sauvages complètement dégénérés qui violent et mangent leur propre mère »

À Bright Hope, Hunt (Kurt Russell) semble remplir à merveille son rôle de shérif mais sera à l’origine des malheureux événements qui vont toucher la ville. Son adjoint Chicory (Richard Jenkins) est bien sympathique mais se considère lui-même en fin de vie. O’Dwyer (Patrick Wilson) sera le premier à prendre la route pour retrouver sa femme, bien qu’il souffre d’une fracture à la jambe. Brooder (Matthew Fox), pédant, désagréable et rôdé dans le meurtre d’indiens, se porte également volontaire. Le courage avant l’héroïsme caractérise ces quatre hommes lancés dans un périple auquel ils se doutent bien ne pas être préparés. Un voyage porté par un casting parfait et placé, de la main de maître de S. Craig Zahler, sous le signe de la sobriété.

En retardant les actes sanguinolents difficilement soutenables, le réalisateur se concentre sur la longue et physique déambulation du groupe. Les plans moyens sont privilégiés, les corps poussés à bout foulent les somptueux paysages, les beaux costumes sont salis. La teinte beige d’une terre poussiéreuse imprègne l’image, pour mieux tenir l’œil éveillé lors des séquences de nuit ou dans l’obscurité du lieu des atrocités. De la petite ville de Bright Hope à la caverne, les décors sont simples, les dialogues fins, rien n’est superflu.

Face aux cowboys épuisés, pas d’indiens à plumes, mais une tribu sauvage dénuée de toute humanité, des corps à l’apparence de pierre et de poussière jusqu’à ses pratiques cannibales. Si son territoire n’avait pas été franchi dans un premier temps, il semblerait que rien de tout cela ne serait arrivé : un déclencheur bien connu des films d’horreur qui se veut ici grandement porteur, à la lumière des enjeux de territoires et de populations inhérents au western. C’est donc d’une manière aussi brutale que subtile que Bone Tomahawk représente le bien et le mal et S. Craig Zahler tire le meilleur parti des moyens qui lui sont offerts.


Divergeant dans leurs tons, Vorace et Bone Tomahawk proposent deux singulières interprétations de l’horreur cannibale et les développent sur un territoire vaste et aride. Dans le premier, la barbarie habite les protagonistes-mêmes, qu’elle soit assumée ou refoulée, ce qui renforce une atmosphère grinçante et dérangeante, troublant l’habituel réconfort d’une certaine proximité du spectateur avec le personnage principal. Le second opte pour le schéma plus classique du film d’horreur. La cruauté est propre aux indigènes sur lesquels un inquiétant mystère plane, soutenu par la distance qui les sépare du quatuor principal et par la réputation sanguinaire qui les précède.

Dans les deux cas, les corps sont malmenés, la quête respective à chaque film trouve sa raison d’être dans des actes dépourvus de toute humanité, rendant inévitable la confrontation avec la nature profonde des protagonistes (et la nôtre !). L’idée de procession, bien connue du western – qu’il s’agisse de traverser le territoire pour porter secours à un personnage ou mener des batailles pour s’approprier des terres – n’est dans ces exemples qu’une image conséquente de l’avidité et de l’égoïsme de l’Homme. Vorace et Bone Tomahawk titillent cet inconnu situé en chacun de nous et, excellant dans leur démarche, sont de ces perturbantes expériences dont l’esprit et le corps se souviennent.


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