[Rétrospective Cannibales] Ma Loute de Bruno Dumont

Une douce odeur salée, le sable qui coule entre les doigts de pieds, la peau qui rougit timidement pour la première fois de l’année de ses retrouvailles avec le soleil… Non, ce n’est pas le tableau d’ouverture de Ma Loute, mais les critiques, il y a un an, sur les belles plages cannoises, encore tout confus de ce qu’ils viennent de découvrir en salle. Ma Loute, le dernier film en date de Bruno Dumont, a été présenté en compétition au Festival de Cannes en mai 2016 mais est reparti sans prix. Comédie portée par Fabrice Luchini, Juliette Binoche et Valéria Bruni-Tedeschi et tournée dans les paysages de la côte d’Opale, Ma Loute a marqué les esprits cannois par son extravagance.

Eté 1910, Baie de la Slack dans le Nord de la France. De mystérieuses disparitions mettent en émoi la région. L’improbable inspecteur Machin et Malfoy (mal)mènent l’enquête. Ils se retrouvent bien malgré eux, au cœur d’une étrange et dévorante histoire d’amour entre Ma Loute, fils ainé d’une famille de pêcheurs aux mœurs bien particulières, et Billie de la famille Van Peteghem, riches bourgeois lillois décadents. Ma Loute est sorti de façon parallèle en salle le 13 mai dernier.

Le numéro d’avril 2016 des Cahiers du Cinéma titrait « Cinéma français, vive les excentriques ! », de quoi prévenir un mois en amont de ce que serait la 69e édition du Festival de Cannes. Si le festival sert toujours de baromètre, ici il nous montrait le champ des possibles d’un nouveau souffle du cinéma français porté par l’excentricité. Dans cet édito des Cahiers, Stéphane Delorme, rédacteur en chef, ouvrait le numéro en sondant le milieu du cinéma français : Il y aurait aujourd’hui deux écoles dans le cinéma d’auteur français, où les cinéastes, en bons élèves qu’ils sont, vont choisir entre rejoindre ces « films du milieu » ou « fuir le conformisme pour laisser s’épanouir les singularités« , intégrer cette frange extravagante de la « New French extremity », et tourner en électron libre autour de la masse de la production française.

Autopsie au creux de la chair

Bruno Dumont est de ces cinéastes dont l’évocation du nom ne renvoie soit à rien, soit à un cinéma d’auteur rangé au fin fond du cinéma français, ou bien à un artiste de génie. Dumont est avant tout un plasticien. Il a su rendre aux décors naturels des Flandres et de la côte d’Opal toute une artificialité digne d’une peinture aquarelle. A l’intérieur de ce tableau, on le voit peindre ses personnages, leur donner vie, et petit à petit créer le mouvement. C’est ainsi qu’une petite voiture de bourgeois s’approche, par une route accidentée, d’une famille de ramasseurs de moules. Et dès l’ouverture de Ma Loute, le choc des cultures explose à l’écran. Et tout le reste du film, Bruno Dumont ne va chercher que ça. Comment faire cohabiter à l’écran deux classes sociales que tout oppose, en prenant en compte toute la lutte, la violence et la souffrance que cela implique ?

Le réalisateur décortique ces deux familles, pour faire l’autopsie d’une société encore rongée par la bourgeoisie et l’écart social. Bruno Dumont va en profondeur et décortique les corps au sens figuré certes, mais aussi au sens propre. En effet, cette famille de pécheurs a adopté un régime alimentaire tout particulier : le cannibalisme. A l’écran, ce n’est qu’un court instant que l’on voit les corps démembrés et la famille, assise autour d’une table, à déguster avec un appétit féroce un bon pied ou un bon doigt. Et pourtant, le cannibalisme est au cœur de ce film. En effet, c’est la solution à la grande énigme que se tuent à résoudre les deux inspecteurs. Mais c’est aussi toute la métaphore de la méthode cinématographique de Dumont. Le démembrement : c’est un peu ce qu’il fait avec son cinéma. Ma Loute, c’est un cinéma désarticulé, des corps démantibulés. Une galerie de portraits horrifiques dans laquelle Dumont s’amuse à travestir les plus grands acteurs français.

Le cannibalisme est un trait d’union entre les deux sociétés qu’oppose Dumont dans sa farce flammande. Il faut aller chercher chez les riches pour nourrir les pauvres. Même plus que chez les riches, dans les riches, au cœur de leur chair. Toute la réflexion sociale du film se base sur cette obsession de réunification des chairs des deux familles.

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