[Rencontre] Grave : rencontre avec la réalisatrice Julia Ducournau

Alors que notre critique du film Grave vient tout juste d’être publiée, l’équipe de Silence Moteur Action profite du cadre de la Rétrospective Cannibales pour vous proposer un compte-rendu de notre rencontre avec Julia Ducournau, venue discuter de son film avec le public suite à sa projection le mercredi 1er mars. La réalisatrice nous livre son point de vue sur le cannibalisme et la manière dont le sujet est traité au cinéma, et ce qu’elle entend changer avec son long métrage – qu’elle ne considère d’ailleurs pas comme un film d’horreur à part entière…

Julia Ducournau, obsédée par le corps humain ? Cela serait presque un doux euphémisme : après son court métrage Junior (pour lequel elle collaborait déjà avec Garance Marillier, actrice principale de Grave) consacré à la puberté et le téléfilm Mange (co-réalisé avec Virgile Bramly pour Canal+), la cinéaste française de trente-trois ans s’est orientée vers le cannibalisme pour son premier long métrage de cinéma. Si Grave poursuit les thèmes soulevés dans Junior (une jeune fille qui tente de s’accepter telle qu’elle est et de s’intégrer dans une sphère scolaire), l’intrigue va inévitablement un cran plus loin avec cette question de l’entre-dévoration. Mais Julia Ducournau est catégorique : son film n’est ni « un film d’horreur, un shocker ou un torture porn. » Elle le pense premièrement comme un « coming-of age », genre de film souvent associé à l’adolescence mais qui pourrait aussi bien s’adapter à toute période de la vie, tout en s’inspirant de bien d’autres catégories : le drame, la comédie, et « un peu » d’horreur.

« Je ne suis pas cinglée et je n’ai pas rencontré de cannibales pour le plaisir ! »

La cinéaste a voulu bousculer le rapport qu’entretient le cinéma avec le cannibalisme : l’histoire du genre nous a appris que les cannibales étaient bien souvent représentés comme des êtres « autres », auxquels on se confronte. Un groupe de personnes que l’on met à distance. Cela revient à les définir, selon Ducournau, comme « des aliens, des êtres qui n’existent pas ou qui ne viennent pas de cette planète. C’est une menace extérieure. Pourquoi en parler uniquement de cette manière, comme s’ils n’existaient pas ? Si un cannibale était en face de nous, rien de particulier ne pourrait nous l’affirmer. Traiter un cannibale à la première personne permet de comprendre la différence entre cette personne et nous en tant que spectateur. » Quelle est la frontière entre notre intégrité et l’animalité qui se trouve en nous ? « Quand on regarde des zombies, des loups-garous ou des vampires, on ne se sent pas mis en danger puisque l’on sait que ces êtres n’existent pas. »

A l’image d’autres films comme Ne nous jugez pas de Jorge Michel GrauGrave déplace le rapport au cannibalisme de la troisième personne à la première. Justine, une jeune étudiante en médecine, végétarienne, se découvre peu à peu attirée par la viande… et doit accepter ce qu’elle est en train de devenir, ou ce qu’elle a – au fond – toujours été. A la métamorphose physique, suggérée par l’adolescence, s’ajoute un niveau de métamorphose morale : c’est pour cette raison que la réalisatrice place son personnage au cœur de l’entre-dévoration, qui est d’abord métaphorique (l’école comme microcosme de la société, les études de médecine en tant que lieu de concurrence absolue). « Au départ, j’ai besoin de créer une empathie pour ce personnage afin que le spectateur puisse voyager avec lui. Quand on la fait débarquer dans un système péremptoire, anonyme, cruel, misogyne, qui déshumanise les autres, tout spectateur a envie de s’identifier au personnage de Justine. C’est elle qui sera garante de la morale. »

Lorsqu’on demande à Julia Ducournau ce qu’elle pense du titre américain de son film (Raw soit, littéralement, « à l’état brut » ou « cru »), la réalisatrice regrette juste le fait que le terme soit trop connoté « horreur », contrairement au terme « grave » dont elle estime que l’on a complètement dévoyé le sens initial aujourd’hui. Un fait grave est passible de conséquences dangereuses : là repose tout l’enjeu moral du film. Justine est confrontée à cet état qu’elle ne connaît pas, et doit décider si elle franchit le cap… si elle devient cet être rejeté par le système de valeurs déjà en place. Cette question morale se doit d’être partagée par le spectateur : « Je n’ai pas fait mon film pour faire peur mais pour amener le spectateur à se questionner en le dérangeant. » En soi, la manière même dont Grave est pensé, écrit et monté obéit aux agissements de son personnage principal : le film est construit selon une structure scène à scène, tout comme les pulsions successives de Justine…

Merci à l’agence Bubbling Bulb, Natacha Campana et Leila Lamblin pour l’organisation de cette rencontre.

Grave
Un film de Julia Ducournau
Sortie le 15 mars 2017

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