[Rétrospective] Cannibales au cinéma : du « ils » au « je » ?

« Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. » Tels sont les mots de Michel de Montaigne, dans ses Essais, à propos du cannibalisme. En étant bien souvent assimilée au mode de vie de tribus indigènes, l’entre-dévoration est pertinemment mise à distance de la civilisation prétendue moderne, comme s’il s’agissait d’un acte que l’on ne pouvait pas comprendre. Le cinéma a pris le relais après la littérature et les récits de voyage, et fait du cannibalisme un théâtre de la violence excessive. Au fur et à mesure, les réalisateurs en sont venus à questionner judicieusement notre rapport à ce sujet.

A l’occasion de la sortie de Grave, réalisé par Julia Ducournau, Silence Moteur Action consacre sa seconde rétrospective à la représentation du cannibalisme dans le septième art et à son évolution.

Lorsque Eli Roth a réalisé The Green Inferno, il était impossible de ne pas penser aux débuts du cinéma cannibale, attaché au genre du mondo : un film à l’aspect documentaire constitué « de montages d’images d’actualité ou d’archives réunies par un thème commun, généralement racoleur, proposant aux spectateurs d’assouvir leur voyeurisme en matière d’exotisme, de bizarreries, de sexe et de violence » selon la définition apportée par Nanarland. Un genre qui a permis d’importantes dérives (scènes de viol, animaux massacrés…) et qui a limité la représentation des tribus indigènes à de grossières caricatures : Le dernier monde cannibale et Cannibal Holocaust, tous deux nés du même réalisateur, Ruggero Deodato, figurent parmi les films les plus « renommés » du mondo.

La contamination des genres

Serait-il judicieux de rapprocher cannibales et zombies ? Avec La Nuit des morts vivants (1968) et tous ses successeurs, George A. Romero a opéré un glissement dans le genre horrifique, faisant du zombie un être cannibale susceptible d’exterminer l’ensemble de l’humanité. Le cinéaste n’a pas manqué d’inspirer bon nombre de réalisateurs italiens, qui se sont même empressés de profiter du succès de Zombie pour mettre en scène de « fausses suites », telles que Zombi 2 de Lucio Fulci, prolongé par pas moins de cinq autres longs métrages (suites officielles ou non) qui ont mélangé mythes et genres. Rituels vaudou, animaux contaminés, survival d’une bande face à un être anthropophage…

D’un genre particulier, le cannibalisme a fini par s’immiscer dans une pluralité de sujets : du nanar assumé (la saga Détour mortel) au western (VoraceBone Tomahawk), en passant par la comédie (Ma loute) et même le film musical (Sweeney Todd), tout le monde s’entre-dévore… jusque dans les séries. Les zombies ont signé leur grand retour avec The Walking Dead, son spin-off, Z-Nation, tandis que Netflix s’est orienté vers la comédie avec Santa Clarita Diet, dans laquelle Drew Barrimore incarne un zombie pas comme les autres. Hannibal, avec Mads Mikkelsen, a ravivé le mythe autour du personnage d’Hannibal Lecter, longtemps interprété par Anthony Hopkins au cinéma.

Qu’est-ce qui intrigue donc autant les réalisateurs dans la figure des cannibales ? En quoi les scènes gores attirent-elles toujours autant les spectateurs ? Le cannibalisme étant souvent associé à un état sauvage, il apparaît comme un rejet de la civilisation, un retour en arrière pour l’Homme qui succombe à ses instincts et va à l’encontre des principes moraux et religieux qu’on lui a inculqué ; une manière d’opérer une sorte de catharsis sur le spectateur. Et pourtant, on observe de plus en plus une intrusion du cannibalisme dans le monde civilisé. Est-ce une façon pour les réalisateurs de nous pousser à voir au-delà de ces scènes extrêmes ? Le retour de l’homme à une certaine animalité est-il finalement si dégradant ?

Ce sont les cannibales bien vivants qui nous intéressent et que vous retrouverez chaque vendredi dans le cadre de cette rétrospective. Alors restez avec nous, peut-être le ventre vide et le cœur bien accroché…


A découvrir pendant tout le mois de mars, dans notre rétrospective spéciale cannibalisme :


Sources :

Andrew Lawry, « Une brève histoire du cannibalisme au cinéma », publié sur Vice, le 6 mars 2015. https://www.vice.com/fr/article/une-breve-histoire-du-cannibalisme-au-cinema-923

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