[Rétrospective Biopic] Le temps d’une vie, ou presque

Comment faire le récit d’une vie en quelques heures ? C’est le défi que tentent de relever tous les cinéastes qui s’attaquent au genre du biopic. S’opposent, d’une part, la quantité massive d’informations que contient une vie, notamment celle d’une personne notable, et d’autre part un média restreint, celui du long métrage, limité à quelques heures. Alors, des choix s’imposent, des techniques permettent de surmonter certaines contraintes. D’autres vont même jusqu’à jouer de cette temporalité, privilégiant l’aspect esthétique et artistique à l’aspect biographique.

Le constat est simple : impossible de faire une biographie exhaustive en deux heures trente tout au plus. Et quand bien même, est-ce vraiment ce que l’on attend d’un biopic ? Très souvent, le film biographique se concentre sur un événement particulier, un moment de crise dans la vie du personnage principal. La plupart du temps, il s’agit de l’événement qui l’a rendu célèbre : le crash d’avion pour Sully, l’accident dans le canyon dans 127 heures, ou encore la mort de Kennedy dans Jackie. Cette période peut être très courte (quelques jours pour 127 heures) ou beaucoup plus longue (plusieurs décennies pour Une merveilleuse histoire du temps ou Le majordome). Il s’agit alors de retracer le chemin parcouru pour passer du statut d’anonyme à celui de héros, sorte de parcours initiatique plus ou moins sublimé par le cinéaste.

Selon les choix du réalisateur et du scénariste, un même personnage peut être traité sur différentes temporalités. Prenons l’exemple de la reine Victoria : dans la série britannique éponyme, jeune femme, elle accède tout juste au trône et tente de se faire une place dans un monde parfois hostile. Dans Confident Royal, film de Stephen Frears qui sortira prochainement en salles, elle a plus de 80 ans. Même personne, deux choix d’angles différents.

La difficulté principale est toutefois que le public connait bien souvent l’histoire, et, dans certains cas, sa fin. Dans le cas de personnes décédées ou gravement malades comme Stephen Hawking dans Une merveilleuse histoire du temps, le film devient un compte-à-rebours dont l’issue est inévitable. Comment alors conduire le film pour tenir en haleine un spectateur qui connait déjà l’histoire ? En traitant de manière originale ce temps imparti, le cinéaste trouve là une des solutions. Dans L’odyssée par exemple, les premières minutes présentent la fin du film­ : le spectateur sait déjà où on l’emmène, mais c’est le chemin pour y arriver qui l’intéresse alors.

Flash-back, ellipse et mise en abîme

Les biopics présentent très rarement une suite d’événements chronologiques, au risque de lasser leurs spectateurs. Les cinéastes et scénaristes ont alors recours à plusieurs procédés. Le flash-back reste l’un des plus caractéristiques. Il permet de faire coïncider un temps court – le fameux moment de crise – qui correspond souvent au présent, et un temps plus long, qui permet de revenir sur le passé du personnage et en apprendre davantage sur sa vie. Dans Dans l’ombre de Mary, les quelques mois pendant lesquels l’auteure a négocié les droits de Mary Poppins avec Walt Disney ont été un échos à son enfance troublée. Ces flash-backs permettent parfois une véritable mise en abîme de la narration, imbriquant une histoire dans une autre. Sully, par exemple, c’est l’histoire d’un pilote d’avion qui val ui-même raconter une histoire.

Les ellipses et les non-dits ont également une place prépondérante, bien que souvent moins visibles (comment remarquer ce qui n’est pas là ?). Passant sous silence certaines périodes de la vie du personnage principal, soit parce qu’il s’agit de moments moins importants, ou connus de tous, l’ellipse permet de se concentrer sur le principal et rehausser le rythme du film. D’autres fois, elle cache volontairement aux yeux du spectateur un élément crucial pour le marquer plus profondément, comme la mort de JFK dans Jackie.

Il faut dire que le film de Pablo Larrain, s’il a pu décevoir de nombreux spectateurs, est toutefois un exemple très révélateur. Dans ce biopic sur Jackie Kennedy, le réalisateur joue avec beaucoup de finesse sur la temporalité. Plus de trois différentes périodes s’entrecroisent pendant le film : les deux principales sont celle de l’interview que Jackie donne au journaliste, et celle des funérailles de Kennedy. A cela s’ajoute l’émission présentée par Jackie à la Maison Blanche plusieurs années auparavant, des moments passés avec son mari ainsi qu’une discussion avec le prêtre. Le coup de feu qui a tué l’ex-président des Etats-Unis, élément pourtant déclencheur, n’arrive que bien tard dans le film, comme pour repousser l’échéance, au moment du climax qui fait se superposer les différentes temporalités dans des séquences très courtes.

Ici, l’importance est donnée au récit de Jackie plus qu’à la chronologie des événements : ses souvenirs n’arrivent pas dans l’ordre, et certains moments l’ont marqué plus que d’autres, des détails anodins telles que la musique de Camelot, d’autres plus forts, qu’elle ne souhaite raconter que plus tard, comme le moment de la mort de son mari. La superposition des différentes temporalités crée un tissage, un puzzle qui reflète l’état d’esprit de Jackie. Plongé dans l’intériorité de la Première Dame, le spectateur se débat avec elle contre les images du passé qui s’entrechoquent dans sa mémoire.

Les séries TV : une temporalité réinventée

Enfin, aujourd’hui, force est de constater que le biopic envahit de plus en plus l’univers des séries TV, de Narcos à The Crown, en passant d’autres moins connues comme Victoria. Un choix qui permet de se libérer de la contrainte temporelle, puisque la première saison de The Crown dure au total environ dix heures ! Le format de la série télévisée permet de prendre son temps, de rentrer dans les détails, et de réellement montrer l’évolution du personnage principal. L’idée de parcours initiatique est en effet très présente dans The Crown et Victoria, qui retracent toutes les deux l’accession au pouvoir des deux reines les plus connues de l’histoire de l’Angleterre : Elizabeth II, et Victoria. Leurs premières saisons respectives ont d’ailleurs permis aux spectateurs d’en savoir davantage sur les premières années de leur règne.

Bien évidemment, flash-back et ellipses sont toujours présents, et les épisodes sont généralement structurés de manière à aborder un événement ou un thème plus particulier dans la vie des personnages. La séparation en différents épisodes et saisons sont parfois l’occasion de réaliser une coupure temporelle plus fluide, créant ainsi une temporalité plus longue, mais plus fractionnée.

Bien plus que pour les autres genres cinématographiques, le temps est un élément crucial pour un biopic, car il est toujours passé : on ne peut modifier la vie d’une personne ni les événements qui l’ont jalonnée. C’est pourquoi, paradoxalement, le jeu sur cette temporalité devient d’autant plus intéressant : la subjectivité et les choix du réalisateur, sa façon de jouer avec des faits réels et passés sans les trahir, voilà ce qui transforme une simple biographie en une oeuvre artistique. 


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