[Rétrospective BD] Les bandes dessinées franco-belges au cinéma : une mine d’or ?

Lucky Luke en 2009, Les Aventures de Tintin en 2011, Sur la piste du Marsupilami en 2012, Boule & Bill en 2013, Tamara en 2016, Valerian en 2017… Depuis 10 ans, les adaptations de bandes-dessinées franco-belges sont produites à la chaîne dans les rouages de la comédie française. 2018 a explosé les records avec la sortie des Aventures de Spirou et Fantasio en février, de Gaston Lagaffe en avril, de Bécassine en juin et de Tamara vol. 2 en juillet. Pourquoi ces adaptations sont-elles si nombreuses ? Quels sont réellement leur succès critique et leur popularité ? Analyse d’un phénomène qui dure, pour le meilleur… comme pour le pire.

L’amour de la France pour la BD

Pour comprendre cet intérêt du cinéma pour les bandes dessinées franco-belges, il faut s’éloigner un instant du septième art. En France, le marché de la BD est particulièrement pérenne : en 2018, le secteur a d’ailleurs réalisé son plus haut chiffre d’affaires depuis 15 ans, avec 510 millions d’euros. Le genre de la bande dessinée peut être divisé en plusieurs catégories, parmi lesquelles on trouve notamment les comics, les mangas et… la BD franco-belge. Le terme est utilisé pour qualifier tous ces titres édités en France ou en Belgique à partir de la Seconde Guerre mondiale tels que Les Aventures de Tintin, Spirou et Fantasio ou Astérix qui se ressemblent dans leur style : des BD couleurs ciblées pour la jeunesse, avec un certain humour. Parmi les 5000 nouveaux titres de BD publiés en 2017, plus de 3000 appartiennent à la catégorie franco-belge.

Il faut également noter que les plus grandes figures de la bande dessinée franco-belge restent encore aujourd’hui les plus populaires : le dernier album de Lucky Luke a été la BD la plus vendue en 2018 (319 000 exemplaires), preuve que l’attachement des français à ces héros de papier ne diminue pas. On comprend donc vite les raisons pour lesquelles le cinéma français est si intéressé par les adaptations de ces bandes-dessinées : comment résister à la tentation de tirer profit de tels protagonistes, qui servent de vitrine aux films ?

Des adaptations à la chaîne

Et pourquoi s’en priver ? Le public français s’est avéré à plusieurs reprises être très féru de ces adaptations. Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre, réalisé par Alain Chabat en 2002, occupe la 4e place des plus grands succès français au box-office avec plus de 14 millions d’entrées, derrière Bienvenue chez les Ch’tis (20 millions), Intouchables (19 millions) et La Grande Vadrouille (17 millions). Il est également à la 11e place du box-office français tous films confondus (la première place revenant à Titanic et ses 21 millions d’entrées). Plus récemment, en 2013, l’adaptation de la BD Les Profs a fait près de 4 millions d’entrées, soit plus que le deuxième volet de Hunger Games ou que Le Loup de Wall Street, sortis la même année.

Toutefois, ces beaux chiffres ne permettent pas d’éclipser les nombreux échecs à la fois critiques et commerciaux, notamment plus récents. En 2018, l’adaptation de Gaston Lagaffe par Pierre-François Martin-Laval ne dépasse pas les 600 000 entrées, et est décriée par la presse, qualifiée de « médiocre » par Télérama, « conforme au désastre annoncé » par Le Point ou encore « incapable de reconstituer la drôlerie, le charme, la fantaisie de Franquin » par Les Inrockuptibles. Pire encore, Les Aventures de Spirou et Fantasio et Bécassine n’atteignent pas les 300 000 entrées, preuve que le public semble se lasser de cette vogue. À trop vouloir surfer sur le succès des précédentes adaptations, le cinéma français semble s’être perdu dans une production à la chaîne de comédies toutes plus ou moins identiques, jouant sur un casting alléchant et sur des gags et un humour qui se veulent reprendre ceux des médiums originaux. Mais en voulant retranscrire l’aspect loufoque de ces bandes dessinées, ces films en viennent à décrédibiliser leurs personnages et à oublier qu’une BD et un film n’ont pas les mêmes dynamiques, et que le lecteur et le spectateur ont des attentes différentes en termes d’humour comme de narration.

Se démarquer pour mieux régner ?

Dans cette cacophonie de productions en série, quelques adaptations de bandes dessinées franco-belges sortent toutefois du lot et doivent leur succès à leur originalité. Nous développerons ici deux principaux exemples : celui d’une BD qui s’est exportée aux États-Unis, et celui de l’adaptation française la plus populaire, à savoir Les aventures de Tintin et le secret de la Licorne et Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre.

Le succès et la réputation des bandes dessinées franco-belges est tel qu’elles arrivent parfois jusqu’à Hollywood ! On peut citer le récent exemple de Valérian et la cité des mille planètes, adapté par Luc Besson et avec l’américain Dane DeHaan et la britannique Cara Delavingne au casting, qui s’est malheureusement avéré être un échec commercial, ou bien l’adaptation de Steven Spielberg de l’un des héros de BD les plus célèbres : Tintin. Contrairement aux comédies qui abreuvent les cinémas de l’hexagone depuis plus d’une décennie maintenant, Le secret de la Licorne surprend par sa forme comme son fond. Non seulement Spielberg lui donne une dimension de film d’action avec une véritable enquête et des scènes de combats entrecoupées de suspense, mais c’est aussi et surtout la prouesse technique qui donne sa crédibilité au film : en utilisant la technique de la motion-capture (de vrais acteurs sont filmés puis modélisés numériquement), le réalisateur propose quelque chose de nouveau, de différent, entre l’aspect visuel d’un film et celui d’une bande dessinée (nous en parlions dans notre précédent article). Il apporte un œil différent, résolument américain, sur cette œuvre belge.

Quant à Alain Chabat, il proposa en 2002 une vision complètement différente avec son adaptation Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre, en jouant la carte de la parodie. Dans le top 10 des plus grands succès du cinéma national, le film est devenu un classique de la comédie française et continue à faire rire les spectateurs encore aujourd’hui, au même titre que RRRrrrr !!! (également d’Alain Chabat) ou OSS 117 (Michel Hazanavicius). Mais il est étonnant de constater que, si les personnages d’Astérix et Obélix pu aider à vendre le film et ont servi indéniablement à la création d’un humour centré autour de leurs aventures, le matériau d’origine n’est pas le principal atout du film. Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre est en effet populaire auprès d’un public bien plus large que celui des lecteurs de la BD. Ce que l’on retient de cette comédie, c’est l’humour bien particulier, non d’Astérix ou d’Obélix, mais celui d’Alain Chabat, de Christian Clavier, de Gérard Depardieu. ou encore de Jamel Debbouze. Ce sont les acteurs qui rendent le film mémorable, bien plus que leurs personnages même. En misant sur un ton parodique, Chabat s’éloigne par la même occasion des possibles comparaisons et démontre une volonté de proposer, non un copier-coller, mais une comédie originale (au sens propre du terme : nouvelle, propre à son créateur), tout en veillant à garder l’identité de l’œuvre de René Goscinny.


Sources :

 

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