[Rétrospective Biopic] Aaron Sorkin et la passion des histoires vraies

Lorsque l’on parle biopic, on parle d’histoire vraie. Et quand il s’agit d’adapter la vie (ou une partie de la vie) de quelqu’un, plusieurs options s’offrent à nous. La plus répandue serait de traiter le sujet de manière académique (comprendre classique et sans ambiguïté, de manière à traiter la personnalité en héros). Mais il est tout aussi possible de brosser un portrait honnête. C’est ce que fait Aaron Sorkin, scénariste notamment de The Social Network et Steve Jobs.

Aaron Sorkin est à la base un dramaturge américain, né en 1961. Il commence sa carrière comme auteur de théâtre et, après quelques essais, signe l’une de ses plus grandes œuvres : A few good men. Déjà alors, le rapport à la réalité lui colle à la peau. Effectivement, l’histoire est basée sur un fait réel que sa sœur lui raconte à propos d’un bizutage qui tourne mal. La pièce sera représentée à Broadway et deviendra un immense succès en étant jouée près de 500 fois. Tout s’emballe très vite et A few good men est adaptée en film avec Tom Cruise, Jack Nicholson et Demi Moore ! Par la suite, Sorkin devient script doctor – métier obscur d’Hollywood consistant à améliorer un scénario, sorte de nègre littéraire mais malgré tout reconnu par la profession – avant de scénariser des séries télé. On lui doit surtout les géniales A la maison blanche et The Newsroom.

Mais c’est en 2008 que Sorkin rencontre le producteur Scott Rudin pour, selon ce dernier, « l’écriture d’un film sur le patron de Facebook ». Le projet deviendra The Social Network, réalisé par le génie formaliste David Fincher. Mais ce que l’on ignore un peu, c’est que la qualité évidente du film tient pour beaucoup du scénario de Sorkin (qui remportera notamment l’Oscar).

« C’est au travers de ce que j’écris que je me joins au monde. » Aaron Sorkin

Au fur et à mesure des années, le style Sorkin a su marquer les spectateurs. Il se compose très souvent d’une intrigue à tiroirs complexe et… de dialogues. Beaucoup de dialogues. Ses personnages inondent le spectateur de paroles, à une vitesse très rythmée. Il en ressort presque une certaine musicalité, avec un thème et une mélodie. Sorkin avoue d’ailleurs penser ses dialogues comme un acte physique plus que moral. Il doit y avoir une sensation d’instantané, d’improvisation : dans la vie, on parle beaucoup, parfois de manière inintelligible. Sorkin tire cela de son temps passé à écrire pour le théâtre. Cependant, très souvent, ces dialogues font mouches – on pense à l’ouverture de The Social Network (au passage magnifiquement mise en scène). Dans l’idée, Jesse Eisenberg quitte Rooney Mara. Dans la réalité, c’est une conversation de 5 minutes où les deux personnages déblatèrent un flot immense de paroles.

Il en ressort, bien évidemment, un aspect très littéraire, mais rarement théâtral. Certains comparent le style Sorkin à du roman filmé. Ça serait sous-estimer la qualité de la mise en scène, qui transcende les dialogues en un pur moment cinématographique.

La deuxième touche Sorkin, c’est l’intrigue à tiroirs. Cela consiste à faire se chevaucher différentes scènes se passant dans un temps ou des lieux différents et les lier par un dialogue commun. C’est l’idée du fil conducteur qu’est la parole. L’exemple le plus poussé – et complètement fou, parmi les meilleures scènes de discussion du cinéma – se situe dans Steve Jobs de Danny Boyle. Le personnage joué par Michael Fassbender s’est fait éjecter de Apple, qu’il a créé, par son mentor et ami Jeff Daniels. Sur 10 minutes (!) se mélangent trois conversations entre les deux personnages ayant eu lieu à trois moments différents. Tout se superpose, se mélange, se lie pour créer un tout : l’esprit du spectateur chauffe et tente de tout démêler, tandis que le rythme s’accélère. Plus que visionner, le spectateur interagit avec le film, doit être actif plus que passif.

L’une des grandes forces de Steve Jobs et The Social Network tient aussi dans le traitement de leur personnage. Ils ne sont pas manichéens, le film est honnête avec le spectateur et avec la réalité : Steve Jobs et Mark Zuckerberg ont révolutionné le monde, ce qui ne les a pas empêché de trahir et voler. En cela, les scénarios de Sorkin décrivent avec justesse et réalisme ce qu’étaient ces gens, sans concession. Et c’est ce qu’on est en droit de demander d’un bon biopic. Du coup, logiquement et ironiquement, ses deux films ont été renié : Zuckerberg a dénoncé son portrait dépeint et Apple s’est opposé au film.

Sorkin est donc un artiste extrêmement talentueux, aux gimmicks récurrents mais passionnants. Objectivement, les deux biopics qu’il a écrit se sont trouvés être d’excellents films, grâce au scénario bien sûr, mais aussi grâce à de très bonnes mise en scène de Fincher et Boyle, de très bons montage et des performances au sommet. Car si l’on oublie bien trop souvent, le processus créatif d’un film est un processus communautaire, dans lequel chaque rouage compte. 


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