[Rétro Cannes] Sailor & Lula (1990)

David Lynch s’apprête à venir présenter à Cannes la suite très attendue de sa série culte, Twin Peaks. En 1990, alors qu’un mois auparavant était diffusée la première saison sur la célèbre chaine américaine ABC, il obtient la Palme d’or pour Sailor & Lula ; l’occasion pour nous de revenir sur cette romance à feu et à sang.

Sailor et Lula forment un couple éperdument amoureux, désapprouvé par la mère de la jeune femme, Marietta. Ils fuient sur les routes pour lui échapper mais elle mettra tout en œuvre pour les séparer. Ils croiseront d’étranges personnages sur un chemin lui aussi de plus en plus mystérieux et révélateur.

« Si tu es réellement sauvage dans ton cœur…

Allumer sa cigarette comme on allume le moteur de sa voiture, comme le signe que quelque chose se prépare. Faire l’amour comme on respire et ouvrir de nouveaux chapitres. Sailor & Lula, c’est une passion brûlante, libre et décomplexée. C’est l’amour au-dessus de tout, durement malmené mais nullement remis en question, qui se révèle toujours plus sur un chemin semé d’embuches.

Sailor, c’est Nicolas Cage (dans les grandes années qui révélèrent pleinement son talent), un grand ado sorti de prison, qui trouve son défouloir dans des accès de violence et dans des imitations passionnées du King Elvis Presley, dédiées à sa belle. Il l’assume avec le plus grand sérieux et voilà qui résume à merveille sa personnalité : sa veste en peau de serpent est « le symbole de son individualité et de sa croyance en la liberté personnelle ». Lula, c’est Laura Dern (une des grandes muses de Lynch), une grande ado naïvement désorientée par les horreurs subies dans son enfance, sensuelle de nature, toujours une main dans les cheveux. Elle trouve son défouloir dans le sexe, en découvrant le monde une fois mise à distance du poison maternel, de sa prison familiale. Ainsi, au restaurant, Sailor lui fait le récit d’une précédente conquête, ce à quoi elle répond : « il vaut mieux me ramener a l’hôtel, je suis plus chaude que l’asphalte en juillet ». La forme du road movie n’est pas un hasard ; pour l’un comme pour l’autre, prendre la route sera initiatique à bien des niveaux.

D’une beauté peut-être encore plus folle lorsque les teintes kitsch très 90s du film sont redécouvertes 17 ans plus tard, le couple transpire la vie à mesure qu’il la découvre et l’affronte. Une innocence pure et débridée qui carbure au rock’n’roll, qui fait l’amour successivement plongée dans un filtre rouge, jaune, vert et violet. Des idéaux qui contrastent avec un environnement déséquilibré, saturé et malsain. Chaque personnage extérieur devient perturbateur, l’incarnation d’un être maléfique, habitant d’un monde aux allures de fantastique. Un univers singulier dont Lynch a le secret pour imprégner les esprits. Ici, les protagonistes semblent venir tout droit d’un Disney, métamorphosés durant le voyage sous des traits terriblement angoissants. Particulièrement caractéristique de cette idée, Marietta (Diane Ladd), la mère de Lula (et de Laura Dern !), incarne le mal et la jalousie maladive. On se rappelle d’elle à travers la sorcière qui poursuit les amoureux sur son balai, ou comme ce visage peinturluré de rouge à lèvre au regard possédé. On retient de Perdita Durango (Isabella Rossellini) ces sourcils noirs et cette chevelure blanche au-dessus de ce regard de cendre. Et évidemment, on se souvient de Bobby Peru (Willem Dafoe) comme de ces dents minuscules qu’arbore cet abominable sourire, ce regard pétrifiant qui, dans une chambre de motel, participe largement à l’une des scènes les plus perturbantes de l’histoire du cinéma.

…Alors tu te battras pour tes rêves »

Sailor et Lula citent sans cesse Le Magicien d’Oz, comme une religion qui les anime. A l’image de tant de liens et d’occurrences dans l’univers Lynchien, l’apparition de la bonne fée dans son costume rose – tout droit sortie du film de Victor Fleming – n’a certainement rien d’hasardeux : c’est bien Sheryl Lee, la Laura Palmer de Twin Peaks, qui lui donne ses traits.

On le sait, le monde hollywoodien, du spectacle et des paillettes n’a de cesse d’inspirer des énigmes à David Lynch (Blue Velvet, Mulholland Drive, Inland Empire…). Les références cinématographiques sont ici nombreuses et se répondent à plusieurs reprises. Johnnie Farragut, engagé par Marietta pour ramener Lula à la maison et abattre Sailor, n’est autre qu’Harry Dean Stanton, le silencieux Travis de Paris, Texas (Palme 1984 pour l’allemand Wim Wenders !) dans lequel il partait déjà sur les routes, la moue triste, en quête de la mère de son fils. Concernant les références au King, difficile de ne pas penser au Mystery Train de Jim Jarmusch, réalisé un an plus tôt, qui plaçait déjà la figure vénérée du chanteur au centre de son film, faisait surgir son fantôme à plusieurs reprises et voyait son action entièrement située à Memphis, Tennessee…

Palme d’or qui crie à l’amour, Sailor & Lula s’apparente à un Bonnie & Clyde sexué, où les couples seuls contre tous et contraints à la fuite vers des destins inverses sont pourtant porteurs d’une même volonté de profonde liberté. Loin de déroger à ce qui fait la singularité de l’univers de Lynch, son 5ème long métrage est peut-être, au contraire, l’une de ses plus évidentes représentations, faisant passer son propos de manière claire et linéaire, tout en l’enduisant d’étrangeté. Dans sa bande son de choix, au côté du King et de son « Love me tender » central, le tube « Wicked Game » de Chris Isaak trouve dans cet amour ardent (le motif du feu introduit d’ailleurs le film et y est récurrent) sa plus belle illustration, qui lança justement la carrière du chanteur. « Baby Did a Bad Bad Thing » dans Eyes Wide Shut, c’était aussi lui. Une autre passion incandescente, à faire pâlir de nombreuses et timides romances.

 

A découvrir également dans notre rétrospective Cannes :


[wysija_form id= »2″]

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

14 Partages
Partagez14
Tweetez