[Rétro Cannes] Le Ruban blanc (2009) et Amour (2012) : les deux Palmes d’Or de Michael Haneke

Michael Haneke et le Festival de Cannes, c’est une véritable histoire d’amour (sans mauvais jeu de mots). Cette année, Michael Haneke rejoint la compétition officielle avec Happy End. Un long-métrage aux avis déjà très controversés, dans lequel Isabelle Huppert et Jean-Louis Trintignant se retrouvent, cinq ans après Amour, alors sacré Palme d’or. En 2009, le réalisateur recevait la même récompense de la part de l’actrice, alors présidente du jury, pour Le Ruban blanc. Haneke a par conséquent rejoint le cercle très fermé des metteurs en scène qui ont reçu la récompense ultime, parmi lesquels figurent Francis Ford Coppola ou bien les frères Dardenne.

Le Ruban blanc et Amour n’ont strictement rien à voir l’un avec l’autre, si ce n’est leur immense dureté, et leur froideur (terme que l’on utilise bien souvent pour caractériser les films de Haneke). Ces deux films confrontent différentes générations : dans le premier, sous-titré « une histoire d’enfants allemande », de jeunes têtes blondes font face à d’étranges événements survenant dans leur village, mais également à l’autorité – aussi bien parentale que religieuse. Dans le second, la regrettée Emmanuelle Riva et Jean-Louis Trintignant font face à l’irrémédiable. Un cadre beaucoup plus resserré, mais tout aussi cruel : la violence, qu’elle soit verbale ou physique, est toujours présente.

« Je ne sais pas si l’histoire que je vais vous raconter correspond à la réalité dans ses moindres détails. »

Vague de commentaires sur la Croisette lorsque l’on se demande, en 2009, si la présidente du jury Isabelle Huppert remettra la Palme d’or à son « ami » Michael Haneke, avec lequel elle tourna La Pianiste quelques années plus tôt (le film remporta alors le Grand Prix du Jury et Huppert le Prix de la meilleure interprétation féminine). La réponse est simple : oui. Et même si Un prophète de Jacques Audiard faisait partie des favoris… Résultat, la polémique était si vive que Thierry Frémaux s’est vu contraint de révéler les résultats des votes du jury afin de prouver que l’actrice n’avait pas imposé son collaborateur ! « Si vous la connaissiez, vous sauriez que c’est une personne tellement intelligente et intègre qu’elle ne peut protéger qu’un film qu’elle aime. », avait alors déclaré Haneke lors de la remise des prix afin de prendre la défense de son amie.

De tous les personnages du Ruban blanc, sûrement est-ce le plus sage qui se charge d’en narrer l’histoire : un enseignant devenu âgé, qui tient à relater les faits étranges survenus dans son village, un an à peine avant la Première Guerre Mondiale. Toutes les tensions de l’époque surgissent dans ce microcosme annonciateur de l’horreur à venir, de la montée des fascismes quels qu’ils soient. « Mon idée était de débusquer les causes de n’importe quel terrorisme, de droite ou de gauche, politique ou religieux »,  affirme le réalisateur dans une interview donnée à Pierre Murat, pour Télérama.

Ce narrateur insiste pourtant sur la véracité supposée de son histoire, mise à distance par le temps, l’état de ses souvenirs et les on dits. Le doute est par conséquent laissé concernant les responsables des étranges événements qui surviennent dans le village : le docteur est victime d’un accident à cheval, en raison d’un fil tendu au sol, une femme meurt à la moisson, un enfant est ligoté et battu… Toute la communauté est mise à mal, instances autoritaires inclues. Les célébrations religieuses sont menées par un pasteur autoritaire qui, une fois revenu chez lui, fait subir à ses enfants des sévices corporels et psychologiques. Le Ruban blanc tient son titre de ce que ce pasteur attache au bras de ses enfants fautifs pour leur rappeler la pureté dont ils se sont éloignés. Le baron néglige sa famille et ses employés, tandis que le docteur humilie les femmes, et s’éprend de sa jeune fille. Au milieu de tout cela se trouvent tous ces enfants, chez lesquels la violence commence à naitre malgré leur apparente passivité.

L’image en noir et blanc semble enfermer toute cette population dans une horreur permanente, au sein d’un village dont on peine à percevoir la beauté tant le quotidien se voit bouleversé par les secrets, l’horreur et la mort. Il y a chez Haneke une sensation d’épure dans le fait de ne pas introduire de musique dans ses longs métrages. « Je fais des films réalistes et dans la réalité, il n’y a pas de musique », indique le réalisateur, qui n’hésite pas à faire du silence l’un des procédés les plus efficace pour appuyer la violence. La scène la plus touchante du film est très certainement cet échange entre la fille du docteur et son jeune frère, qui apprend alors ce qu’est la mort, et que sa mère n’est pas partie en voyage comme annoncé.

« C’est beau. – Quoi ? – La vie. Si longtemps… la longue vie. »

Si Amour a bien davantage suscité l’émoi des spectateurs français, ce n’est pas par hasard, puisque le long métrage est porté par deux ténors de la Nouvelle vague : Emmanuelle Riva et Jean-Louis Trintignant. L’acteur, qui a depuis tourné dans Happy End, est même sorti de sa « retraite cinématographique » à cause de Michael Haneke, puisqu’il n’était en effet pas apparu dans un film depuis… 2002 ! Pourtant, Trintignant a déjà collaboré (de près ou de loin) avec/pour le réalisateur en doublant le narrateur du Ruban Blanc. L’actrice, décédée en janvier dernier, avait été rendue célèbre en incarnant les héroïnes de François Mauriac et Marguerite Duras dans Thérèse Desqueroux et Hiroshima mon amour. Si le film a reçu bon nombre de récompenses suite à sa Palme d’or, aussi bien en France qu’à l’étranger, les deux comédiens ont toujours été distingués et primés d’un César pour leur rôle, tandis qu’Emmanuelle Riva fut nommée dans la catégorie meilleure actrice aux Oscars. Une belle reconnaissance envers le discours de remerciements de Michael Haneke, pour qui le duo représentait « l’essence » du long métrage.

Anne et Georges prennent leur petit-déjeuner et discutent convenablement. Rien de plus banal, jusqu’à ce que le regard de Anne se perde dans le vide. Impassible, la femme de Georges ne réagit guère à ses mots ou à ses gestes. La panique s’installe, Georges lui passe un torchon gorgé d’eau, laisse le robinet ouvert, part à travers l’appartement, appeuré. Le bruit de l’eau qui coule, en fond sonore, s’intensifie… puis s’arrête. Anne est de nouveau consciente… mais ne se doute pas du mal qui va commencer à l’habiter.

Amour est loin d’occulter la souffrance. Sa première scène est d’ailleurs frontale : la porte d’entrée de l’appartement, defoncée, nous fait pénétrer de force dans l’intimité de ce couple, dont l’homme a disparu. Leur fille, incarnée par Isabelle Huppert, découvre alors l’improbable vérité. Sa mère est morte. Michael Haneke filme d’emblée l’inévitable : Anne va mourir. La maladie prend le pas peu à peu et se montre de plus en plus proche, visible. Quand la caméra du réalisateur se pose au loin, comme lorsque le couple rentre d’un concert de piano et déambule dans l’appartement alors que la caméra reste dans l’entrée, il y a comme une sorte de gêne à partager le même espace que ce couple de personnes âgées. Une sorte de gêne à poser les mots sur ce qui s’est passé, aussi. Excepté pour ce concert, jamais Haneke ne nous fera sortir de cet apparement. Il nous épargnera les hôpitaux, les consultations, les diagnostics… Comme s’il fallait aussi mettre à distance cette gravité qui finit pourtant par rattraper la réalité.

Dans un entretien donné à Christophe Carrière et Éric Libiot dans L’Express, Haneke disait vouloir que « le spectateur soit touché et, en même temps qu’il remplisse avec ses propres expériences l’espace [qu’il] lui laisse ». Le réalisateur parvient à imposer cette situation par laquelle toute personne finira irrémédiablement par vivre : que faire lorsque la souffrance d’un être cher vient insoutenable ? Malgré la violence et les heurts familiaux, quelques lueurs subsistent, comme lorsque Anne parcourt avec nostalgie ses photographies de famille. Si la scène finale du film a pu choquer certains spectateurs, elle représente du moins pour d’autres un ultime acte d’amour. Le réalisateur laisse cependant la porte ouverte à toute interprétation…


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