[Rétro Cannes] Les parapluies de Cherbourg (1964)

En 1964, le Festival de Cannes décerne ce qui était encore alors le Grand Prix au film de Jacques Demy, Les parapluies de Cherbourg. Véritable monument qui s’ancre parfaitement dans le style particulier du réalisateur français, aux côtés des Demoiselles de Rochefort ou d’Une chambre en ville, Les parapluies de Cherbourg aura inspiré de nombreux cinéastes, notamment Damien Chazelle, qui en reprendra l’esthétique et le message dans La La Land.  Qu’est ce que ce film a donc d’aussi particulier, pour laisser une telle empreinte dans l’esprit de ceux qui en vivent l’expérience ?

Geneviève (Catherine Deneuve) et Guy (Nino Castelnuovo) sont amoureux. Elle a 17 ans, il en a 20. Elle travaille dans le magasin de parapluies de sa mère, lui est employé dans un garage. Ils vivent l’idylle malgré les contestations de la mère de la jeune fille, interprétée par Anne Vernon. Alors, quand Guy apprend qu’il doit rejoindre l’armée pour deux ans, leur monde s’effondre. L’absence se fait terrible pour Geneviève ; le temps s’écoule et divers événements surgissent. Guy finira bien par revenir, mais est-ce que tout sera comme avant ?

Singin’ in the rain

Les parapluies de Cherbourg, c’est avant tout une explosion de couleurs, un feu d’artifice aux teintes arc-en-ciel. Dès la scène d’introduction, un plan fixe nous montre, vus d’en haut, les passants qui défilent sous la pluie, tous avec des parapluies de couleurs différentes. Plus tard, les couleurs restent omniprésentes, au-delà même du réalisme. Jacques Demy nous présente des portes, des murs, verts, bleu roi ou rose bonbon sur lesquels se positionnent des personnages aux vêtements eux-aussi colorés. Même les vélos et les manteaux des mécaniciens du garage où travaille Guy se détachent du mur blanc par leurs teintes bigarrées. Les couleurs ont une symbolique tout particulière : les chambres de Guy et Geneniève par exemple, sont toutes les deux bleues, et s’opposent au rose vif associé à la mère.

Les dialogues, entièrement chantés, ajoutent une nouvelle dose d’irréalisme et d’enchantement à ce film qui prend des airs de conte de fée. Les sens, autant la vue que l’ouïe, sont en alerte et plongés dans une réelle expérience cinématographique.

Et dans ce monde enchanté, Guy et Geneviève filent le parfait amour. Rien ne semble pouvoir les séparer, pas même les réprimandes de la mère de Geneviève, qui les pense trop jeunes pour se marier. Le couple s’imagine dans le futur, fait des plans d’avenir : « Nous aurons des enfants », « J’appellerai ma fille Françoise » affirme la jeune femme lors d’une balade en amoureux sur le port. Mais lorsque les amants se promettent : « Nous serons très heureux et resterons amoureux », le spectateur se doute que quelque chose va enrayer leur bonheur.

« Il pleut dans mon cœur comme il pleut sur la ville »*

La nouvelle tombe : Guy doit rejoindre l’armée pour 2 ans. Elle casse le monde des deux amants ; la surprise se répercute sur la temporalité et sur l’espace géographique du film : les scènes entre Guy et Geneviève, effondrés, au garage, au bar, se succèdent sans transition tandis que la chanson suit son cours ; les deux amoureux glissent littéralement dans les rues de Cherbourg, comme s’ils n’étaient plus vraiment de ce monde, à cet instant précis où leur amour devient plus important que tout le reste.

Le moment de la séparation arrive, et il se fait à la gare, sous la forme d’un travelling arrière. La caméra commence son mouvement au même rythme que le wagon de Guy, abandonnant Geneviève sur le quai, avant de laisser partir le train. Guy et Geneviève s’éloignent tous les deux de la caméra, dans des directions opposées, sur une musique poignante de Michel Legrand.

A partir de là, rien ne sera plus comme avant : les couleurs vives trancheront avec la fatalité engourdissante dans laquelle plonge Geneviève. Les mois défilent sur l’écran, les nouvelles – souvent mauvaises – sont rythmées par le passage du facteur, l’absence de Guy s’ancre dans le cœur de Geneviève qui semble se laisser complètement guider par la vie. Lorsque pendant la dégustation de la galette des rois, la jeune femme énonce à Roland Cassard, riche jeune homme qui a aidé financièrement sa mère et qui semble avoir des vues sur Geneviève : « Je n’ai pas le choix, vous êtes mon roi », l’image est lourde de sens. Geneviève se voit forcée d’oublier Guy, par le temps qui passe, par sa mère qui l’incite à passer à autre chose, par les conditions sociales qui la pousse à faire « bonne figure ».

Car Les parapluies de Cherbourg est également une peinture sociale. Le film pose les problèmes de la précarité, par le biais des problèmes d’argent auxquels la mère de Geneviève doit faire face et qui menace son magasin, la maladie, par le personnage de la marraine de Guy, mais aussi des différences de classes sociales, par l’opposition entre Guy, ouvrier, et Roland, riche diamantaire. La guerre d’Algérie est également présente de façon latente, à travers le personnage de Guy : au départ plein de gaité et d’insouciance, le jeune homme revient de la guerre vieilli, endurci, triste.

Les parapluies de Cherbourg est un film sur le temps, le deuil et la reconstruction. « On ne meurt d’amour qu’au cinéma », affirme la mère de Geneviève, et cette mise en abyme est particulièrement intéressante compte-tenu du dénouement du film. Le réalisme du message véhiculé est d’autant plus marquant qu’il s’oppose nettement à une esthétique digne d’un conte de fée, et sa scène de fin nous laisse un gout à la fois doux et amer dans le cœur.

*Paul Verlaine

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