[Rétro Cannes] Fahrenheit 9/11 (2004)

En 2004, la 56e édition du Festival a peut-être été l’une de plus controversées. Le jury, présidé par Quentin Tarantino et composé entre autres d’Emmanuelle Béart et de Benoit Poelvoorde, a remis la traditionnelle Palme d’Or à Michael Moore pour Fahrenheit 9/11. C’était bien la première fois depuis 1956, avec Le Monde du Silence de Jacques-Yves Cousteau, qu’un documentaire était récompensé par la plus haute distinction du festival de Cannes. Une récompense qui a fait polémique, tant la décision du jury semblait à certains incompréhensible.

Dans Fahrenheit 9/11, le réalisateur Michael Moore revient sur la présidence de George W. Bush pour en faire une dénonciation cuisante, à la fois satirique et grave. Victoire contestable et contestée à l’élection présidentielle, attentats du 11 septembre 2001, relations avec la famille Ben Laden, puis guerre en Irak… à travers des images d’archives, des interviews d’experts et des témoignages d’Américains, Michael Moore démontre les profondes contradictions et les mensonges qui ont jalonné les décisions du président des Etats-Unis et manipulé la population.

Une Palme d’Or qui fait polémique

Très vite, le réalisateur fut vivement critiqué. On lui reprocha d’être trop peu impartial dans un documentaire qui a pourtant pour but de dénoncer des manipulations, d’être trop anti-Bush et de sélectionner sciemment des images et d’en dissimuler d’autres pour transmettre ses convictions. Qualifié de simple geste politique, de pamphlet mensonger, le film peine à prouver sa valeur cinématographique aux yeux de certains qui se demandent comment diable un jury de festival de cinéma peut bien choisir de récompenser un documentaire qui n’est qu’un assemblage d’images d’archives.

Alors, après avoir décidé de décerner la Palme d’Or au film de Michael Moore, le jury de Quentin Tarantino se voit obligé de se justifier devant les journalistes : « Si le film avait été mauvais, même s’il avait exprimé mes idées politiques, je ne l’aurais pas récompensé. Ma priorité, ce n’est pas la politique, c’est le cinéma », explique le président du jury. Et à Emmanuel Béart de surenchérir: « Quand je vais voir un film, c’est parce que j’ai envie de ressentir des choses. Ca peut être le rire, les pleurs, ça peut être la prise de conscience de quelque chose, et c’est pour moi tout ce qui fait le cinéma, et c’est réellement ce j’ai ressenti en voyant le film de Michael Moore« . Alors, n’en déplaise à ses détracteurs, Fahrenheit 9/11 s’impose bel et bien comme un réel objet cinématographique, et comme un documentaire de qualité.

Du rire aux larmes, la leçon de maïeutique de Michael Moore

Si l’on met de côté le message politique indéniable qu’il transmet et auquel les spectateurs adhèrent ou non, il n’en reste pas moins qu’il y a dans Fahrenheit 9/11 une réelle démarche cinématographique. Les images d’archives ne sont pas simplement « assemblées » mais sont mises en relation, placées en miroir pour en révéler, parfois la cohérence, mais bien plus souvent l’incohérence. Michael Moore sait le pouvoir des images, mais aussi celui des sons, des mots et des musiques, et il en joue, pour faire rire, ou pleurer.

C’est avec un humour satirique et grinçant que le réalisateur s’en prend aux grands de ce monde en jouant sur l’ironie. Ainsi, les révélations faites sur le voyage en avion que la famille Ben Laden a été autorisée à faire par les Etats-Unis, pour quitter les Etats-Unis, juste après les attentats du 11 septembre, sont accompagnées de la joyeuse musique « We gotta get out of this place ». Mais très vite, l’humour est contre-balancé par la gravité, comme lorsqu’une musique de Noël est stoppée nette par un tir de balles en Irak, ou qu’un fond noir apparaît brutalement tandis que les sons des avions qui se crashent, des cris des passants, des sirènes d’ambulance se font entendre… tout ce qu’il ne voit pas des attentats du 11 septembre, le spectateur l’imagine, jusqu’à ce que les images des Américains, sous le choc, la tête levée vers le ciel, réapparaissent à l’écran. Car si le réalisateur se permet de se moquer allègrement de George W. Bush et autres responsables politiques, financiers ou militaires, c’est avec pudeur, respect et gravité qu’il aborde le point de vue de la population américaine, plus victime que coupable.

Le but de Michael Moore, que ce soit à travers le drôle ou le grave, est de montrer une part de la vérité qui a été dissimulée aux yeux des Américains. Bien sûr, il ne raconte pas tout, mais il tente de montrer la partie immergée de l’icerberg, c’est-à-dire toutes ces informations, qui ont certes été déjà traitées dans des ouvrages de spécialistes, mais qui n’ont jamais été réellement expliquées au citoyen américain lambda, celui qui a eu confiance en George W. Bush et qui a cru que la guerre en Irak était bénéfique au pays, ce que tente de réfuter Michael Moore. En confrontant les images, en faisant surgir les contradictions du gouvernement, du président, des médias, le réalisateur américain veut faire accoucher une autre réalité. Petit à petit, il accompagne le spectateur pour que celui-ci comprenne de lui-même où ce documentaire le mène, jusqu’au climax, le point d’orgue de cette maïeutique : la découverte, ou plutôt l’acceptation douloureuse, que des jeunes soldats américains sont bel et bien morts en Irak pour défendre une guerre qui n’était ni justifiée ni nécessaire, acceptée à défaut d’être réellement comprise par la population.

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