[Rétro Cannes] Dancer in the Dark (2000)

« Si vous n’aimez pas la mort, la solitude, l’incommunicabilité, le malaise, la mélancolie, le sexe conçu comme un remède à l’amour, la destruction et surtout si vous n’aimez pas qu’une œuvre d’art dissipe en vous ce qui reste d’illusions qui vous semblent vitales, alors vous n’aimerez pas Nymphomaniac, pas plus que les autres films de Lars Von Trier. Pourquoi ? Parce que leur objectif a toujours été de rendre votre vie plus difficile, vos blessures plus douloureuses, vos opinions moins évidentes, vos sentiments moins purs qu’ils n’en ont l’air. Mais aussi votre cœur plus profond, votre état mental plus friable, votre empathie plus développée, votre esprit plus obsédé par la découverte de vérités. »

Pacôme Thiellement, Cinéma Hermetica, 2016

Voilà qui résume bien l’impact des films de Lars Von Trier sur le spectateur, que ce dernier en soit guère ou grandement friand. Dancer in the Dark, Palme d’or de l’année 2000, a su marquer la Croisette ; porteur lui aussi de cette puissance dévastatrice, ici libérée en musique et représentative de l’ensemble de l’œuvre de son créateur.

Selma Jezkova, émigrée tchèque et mère célibataire en Amérique, travaille dans une usine. Passionnée de comédies musicales, elle s’évade en chantant et dansant son rude quotidien. Sa vie bascule lorsqu’un voisin lui vole les économies mises de côté pour opérer son fils du même mal dont elle souffre : une cécité imminente.

« Dans une comédie musicale, rien d’horrible ne se produit »

Selma (Björk), la binoclarde qui ne s’étend jamais sur ses malheurs, incarne l’optimisme et la bienveillance, derrière un sourire d’enfant et une grande force maternelle. Elle vient de se faire licencier et c’est pourtant elle qui rassure son amie Kathy, interprétée par Catherine Deneuve, tête d’affiche de la fameuse comédie musicale de Jacques Demy dont on vous parlait il y a dix jours. Si les Parapluies de Cherbourg contraste – pas seulement dans ses couleurs mais en tous points – avec Dancer in the Dark, le choix de la Française pour incarner l’un des rares soutiens de Selma ne semble pas relever du hasard et ne peut en tout cas échapper au spectateur aguerri.

En musique, inspirée par le moindre bruit – sinon terriblement angoissée par le silence – Selma réinterprète son quotidien, l’embellit, le rend vivable. L’enjeu premier, certes, de la comédie musicale qui privilégie le rêve au détriment d’une certaine crédibilité, sert ici un propos des plus sombres, graduellement révoltant, vers des dernières minutes que beaucoup qualifieront encore aujourd’hui d’insoutenables. Les séquences musicales se détachent très nettement des autres, bénéficiant d’un traitement visuel particulier. Filmées avec pas moins de 100 caméras, elles offrent une multitude de points de vue, dont une grande majorité a été préservée dans un montage rapide et enivrant. Comme un étendard dans une bourrasque de vent, ces instants chantés et dansés relèvent d’un grand onirisme, virevoltent littéralement, déstabilisent les habitudes de l’œil du spectateur.

« Ce n’est pas la dernière chanson »

Tout converge vers la bonté sincère de Selma, vers les preuves d’amour de cette mère protectrice – en particulier les actes les plus immoraux, appuyant l’aspect cruel du film. Ce qui rend Dancer in the Dark si particulier, c’est son traitement si abrupte des rapports humains, le tout emmené caméra au poing pour un rendu proche du documentaire, au plus près de ses intervenants et de leur quotidien. Rappelons que Lars Von Trier est l’initiateur avec le cinéaste – danois lui aussi – Thomas Vinterberg (Festen et récemment La Communauté) du Dogme 95, mouvement réglementé prônant un retour à une sobriété cinématographique formelle, sans artifice, jugée plus expressive. Une rudesse récurrente chez le réalisateur donc, qui sera ensuite sur-esthétisée dans ses derniers films en recourant à de grands moyens numériques actuels (à l’encontre, d’ailleurs, de nombreuses règles fixées par le Dogme !), de noirs et blancs sublimés ou encore de ralentis extrêmes.

Le palmarès de la 53ème édition du Festival a récompensé Dancer in the Dark de la Palme d’or mais aussi du prix d’interprétation pour Björk. Si les personnages féminins de Lars Von Trier sont toujours malmenés, ils offrent à leurs interprètes des challenges profonds et uniques. Charlotte Gainsbourg en 2009 (Antichrist) puis Kristen Dunst en 2011 (Melancholia), se verront remettre la même distinction. En revanche, il s’agira à ce jour du seul rôle de Björk, jugé particulièrement éprouvant pour la chanteuse-compositrice islandaise, poussée à bout par le réalisateur dans un personnage qui lui semble si proche qu’elle ne peut que l’habiter. Elle continuera seulement d’intervenir au cinéma dans son propre rôle ou à se mettre en scène dans ses clips, au service de sa musique donc – une évidence à laquelle Selma aurait adhéré.

Lars Von Trier a matérialisé sa vision de l’apocalypse dans Melancholia en 2011, dans une blancheur aveuglante, mais c’est dans le noir que plongennt les yeux de Selma dans Dancer in the Dark, expérience magnifique et inconfortable, auréolée d’or par le jury de Luc Besson en l’an 2000. Cette année-là, certains laissaient présager la fin du monde ; quelque part c’en est bel et bien un qui s’éteint dans ce film. Et comme pour prouver la terrible efficacité du remède proposé par une drôle de femme à lunettes, il renaît en chanson dans le générique de fin.

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