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[Rencontre] Xavier Dolan : « Je ne pensais pas jouer dans Matthias & Maxime »

Pour Matthias & Maxime, Xavier Dolan réalise une tournée marathon. Après un grand nombre d’avant-premières en sa présence et celle de son équipe au Canada, il débarque cette fois-ci en France et présente son film dans tout l’hexagone avec un très grand nombre de séances. Une promotion plus proche du public, plus intimiste, à l’image du film lui-même, qui met en scène une bande d’amis qui ne se lâche pratiquement jamais. Après avoir enchaîné l’émission télévisée Quotidien la semaine dernière, Dolan sort de Boomerang chez France Inter, juste avant de nous rencontrer. Et ce n’est que le début de deux folles journées parisiennes… 


« J’avais envie d’un film sans variable inconnue, sans surprise et sans problème. Je savais que je serais dans un terrain connu, parce que je serais chez moi, avec les miens. »


Découvrez notre critique de Matthias & Maxime !

Qu’est-ce qui vous a fait revenir à un cinéma plus intimiste après Ma vie avec John F. Donovan ?

L’histoire que j’avais envie de raconter était une histoire entre amis. En l’occurrence entre moi et les miens. Mais ça n’est pas non plus nous véritablement, ce ne sont pas nos propres vies. Tourner un film chez moi, dans ma langue, s’est logiquement imposé. J’aurais pu le faire n’importe où, même en anglais, mais pourquoi j’aurais fait ça ? Je voulais le faire avec ma bande.

C’est comme l’oeuf ou la poule : est-ce que c’est l’idée de faire un film sur des amis qui me pousse à le faire avec eux ou est-ce que c’est l’idée de le faire avec eux qui me pousse à le faire au Québec ? En tout cas, j’avais envie d’un film sans variable inconnue, sans surprise et sans problème. Je savais que je serais dans un terrain connu, parce que je serais chez moi, avec les miens. On peut déjà travailler à un certain niveau, sans avoir à apprivoiser qui que ce soit ou quoi que ce soit. On travaille dans une aisance, un confort et une connaissance l’un de l’autre, ce qui apporte une grande longueur d’avance.

Vous abordiez déjà l’amitié de manière très différente dans Les amours imaginaires

… oui, parce que c’est une amitié qui est un peu malhonnête !

Y-a-t-il eu des difficultés à retranscrire certains aspects de cette amitié entre une bande de garçons ? Y-a-t-il des dynamiques particulières ?

Non, car dans Les amours imaginaires, c’est une amitié faite de références, fabriquée. C’est un vrai bricolage qui n’avait rien d’amical entre moi et Monia Chokri à l’époque. C’est une fabulation. Dans Matthias & Maxime, cette dynamique de groupe, c’est celle de mon propre groupe. Les blagues, les références sont souvent inspirées de celles qui sont les nôtres, si ce ne sont pas littéralement les nôtres, donc c’était assez facile comme travail d’écriture, c’était très abondant. Après, on l’a fait ensemble, ils sont venus à la maison, puis on a lu le texte à voix haute, confronté nos idées, argumenté, créé, réécrit le texte en fonction des forces de chacun… C’était particulièrement agréable en fait !

Qu’avez-vous appris de plus sur l’amitié en faisant ce film avec vos amis ?

Je le soupçonnais avant dans ma vie car j’ai toujours travaillé avec des amis : Anne Dorval est mon amie, Suzanne Clément aussi. Quand j’ai commencé à travailler sur Juste la fin du monde, j’étais peut-être pas encore ami avec tout le monde ; je connaissais déjà Nathalie Baye, mais je n’étais pas encore proche de Léa Seydoux, Gaspard Ulliel ou Marion Cotillard, mais je ressentais déjà une affection pour eux. J’ai toujours l’impression d’avoir travaillé dans l’amitié avec les gens, je n’ai jamais eu de rapport froid et distant avec quelqu’un. Quand c’est arrivé, et ce n’est pas arrivé souvent, c’était des expériences malheureuses. Je suis quelqu’un d’affectueux, de physique, j’aime toucher les gens, les prendre dans mes bras. Quand j’aime une scène, je bondis puis j’aime leur montrer mon affection, que ce soit physiquement ou verbalement.

Mais en l’occurrence, pour Matthias & Maxime, c’est mon cercle d’amis immédiat, et mon plus grand apprentissage c’est la facilité avec laquelle ils se remettent en question tout comme moi. Il n’y avait aucun égo, on a travaillé ensemble de manière complètement professionnelle sans remettre en cause les choix les uns des autres. Ce qu’on voulait surtout, en jouant ensemble, c’était s’impressionner, parce qu’on s’admire les uns les autres. On a envie que l’autre nous trouve bon, de l’inspirer, on pouvait se critiquer, créer sans aucun scrupule ou orgueil. Je ne sais pas si ça a été une découverte mais c’est une réitération encore plus importante car ce sont des amis qui ont mon âge, ils sont arrivés sans aucune sensibilité ou fragilité par rapport au travail. On déconnait énormément entre les prises. Au moment de tourner, il y avait un vrai sérieux, une vraie rigueur et le désir d’être le plus juste possible.

Est-ce qu’il y a eu des scènes plus difficiles à tourner que d’autres ?

Pas vraiment. Les scènes les plus difficiles sont les plus techniques. Les scènes entre nous, qu’elles incluent le rire ou la colère, furent un bonheur pour nous. Je ne dirais pas que c’est facile de jouer ça mais c’est inspirant. Ce sont les petites scènes, les choses simples qui sont les plus ardues à apprivoiser, à comprendre ou à structurer en termes de plans.


« Pour moi, la peinture d’une génération, elle se fait dans le verbe, dans le langage et la dynamique que les gens ont l’un envers l’autre, dans les propos qu’ils tiennent plus que dans la volonté de la dépeindre visuellement. » 


Vous dites souvent que la musique vous arrive parfois même avant d’écrire une scène. Etait-ce encore le cas cette fois ?

Oui. Il y avait certaines chansons qui étaient là dès le départ, d’autres qui arrivent en cours de route, pendant le tournage, le montage… Il y a des chansons qu’on désire utiliser, mais certains (ayants-droits, Ndlr.) ne veulent pas, sans raison. Donc je leur écris pour argumenter mais ils ne répondent pas ou ne veulent pas ! Puis il y a des gens qui donnent leurs chansons à d’autres films, des gros films américains ou des films très indépendants, et du coup tu n’arrives pas trop à comprendre pourquoi cette personne te dit non, tu te demandes si c’est tout à fait personnel…

Le film peut donner l’impression d’être devant des scènes où vous souhaitez peindre une génération.

En termes de peinture, si on l’évoque artistiquement ou esthétiquement, ce n’était pas vraiment ce qui nous a inspiré. C’est un film assez simplifié, où on voulait une caméra à l’épaule très sportive, très dynamique, qui épouse les mouvements des personnages. Les éclairages étaient neutres, on voulait une lumière blanche, jouer avec la sur-exposition de certaines taches de lumière… On voulait que les décors soient réalistes, pour ne pas dire naturalistes. Il n’y a qu’une seule scène dans le film qui est pensée de façon esthétique, tout le reste est pensé de façon personnagière, psychologique, la caméra est présente mais on essaie de simplifier les effets : la caméra est à l’épaule, un plan large, des gros plans…

Sur le plan formel, je ne peux pas dire que ce soit improvisé, car les choses sont calculées et écrites, mais le but de ce film était d’être plus frontal, plus direct, plus droit, plus simple… à l’exception de cette scène qui est le point culminant du film, où tout à coup j’avais envie d’entrer dans une réalité plus romantique, et où pour moi ça marchait d’être plus esthétisant, d’être formellement plus créatif. Pour moi, la peinture d’une génération, elle se fait dans le verbe, dans le langage et la dynamique que les gens ont l’un envers l’autre, dans les propos qu’ils tiennent plus que dans la volonté de la dépeindre visuellement.


« Cette nouvelle génération est davantage définie par son activisme, son engagement socio-politique, environnementale et sa fluidité, sa non-binarité, son ouverture d’esprit absolue.« 


Pour rebondir sur l’idée de génération, vos personnages ont grandi tout comme vous au fil de votre filmographie. Dans J’ai tué ma mère, on suivait un adolescent, dans Matthias et Maxime, ce sont de jeunes adultes en fin de vingtaine, début de trentaine… Il n’y a pas le même rapport à l’amour, et on le voit aussi dans la confrontation entre Matthias et Maxime et la jeune Erika…

A dix-sept ans, quand j’ai terminé l’école secondaire (l’équivalent des années collège-lycée en France, Ndlr.), il y avait des lesbiennes, des homosexuels et des hétérosexuels mais c’est tout. Il y avait des bisexuels mais on n’était pas sûrs de comprendre, de savoir si ça existait vraiment. C’était pour nous un vrai mystère, pour un camp comme pour l’autre. Cette nouvelle génération est tellement fluide dans sa sexualité et dans son genre que c’est déconcertant pour les gens de mon âge. Ça me fait très plaisir, et puis comment est-ce que je ne pourrais pas épouser ce mouvement, le pousser et le soutenir ? Mais je réalise que cette génération n’a pas du tout les blocages que moi j’ai eus, que ma génération a eus, et puis je parle de moi, mais alors imagine les gens qui ont trente-cinq ou quarante ans maintenant !

On ne peut pas non plus généraliser pour autant ; chacun est différent, est soi-même mais c’est vrai qu’il y a des mouvements de société. Cette nouvelle génération est davantage définie par son activisme, son engagement socio-politique, environnemental et sa fluidité, sa non-binarité, son ouverture d’esprit absolue. On sent que de façon assez majoritaire, cette génération, leurs parents ont trente-cinq quarante ans, peut-être que leurs parents leur inculquent des valeurs nouvelles, différentes.

Que représente pour vous ce retour devant la caméra ? Y avait-il une raison particulière pour que vous incarniez ce personnage ?

Non ! Au début je ne pensais même pas le jouer, puis c’est un ami m’a convaincu du contraire. Il m’a dit : « je pense que tu vas regretter de ne pas jouer avec nous, ça va être extrêmement frustrant de voir quelqu’un d’autre avec nous, tu vas t’en vouloir », et il avait tout à fait raison ! J’avais envie de jouer, j’ai envie de jouer et c’est d’ailleurs ce que je vais faire dans ces prochaines années.

On vous a justement vu dans Boy Erased et Ça – Chapitre 2. Est-il important pour vous de jouer pour d’autres réalisateurs ?

Tout à fait. Quand je dis que je vais jouer, ce n’est pas pour moi. L’allégorie est un peu vulgaire, mais jouer pour quelqu’un d’autre ou pour soi c’est comme le plaisir à deux ou avec soi, à un moment donné on tourne en rond. Ce qui devient lassant avec le fait de jouer pour soi, c’est que contrairement au fait de jouer pour quelqu’un d’autre, on a tellement l’envie de plaire à cette personne alors que pour soi, on ne veut pas se déplaire. C’est un regard sur soi presque entièrement basé sur les choses qu’on déteste de soi, alors qu’on a une plus grande liberté et une plus grande acceptation de soi quand on joue pour les autres.


« J’avais envie de jouer, j’ai envie de jouer et c’est d’ailleurs ce que je vais faire dans ces prochaines années.« 


Avez-vous un film référence sur l’amitié ?

Pour moi, c’est Les Copains d’abord (The Big Chill en version originale, Ndlr.), avec Glenn Close. C’est un très grand film sur ce thème. Ce sont des copains de lycée qui se retrouvent dans leur quarantaine après le suicide d’un des membres du groupe. Ils se voient pour un week-end à la campagne. Tous ont leur propre carrière, ils voyagent… Ils se redécouvrent, réapprennent à se connaître. C’est un film magnifique ! J’ai vu ce film après avoir fait Matt & Max, quoique… je sais pas si c’est vrai (rires), peut-être que c’était pendant. Mais Matthias & Maxime je me référais tout simplement à mon vécu, dans la vraie vie avec ces gens.

Quand je découvre Les copains d’abord, j’ai vraiment hâte de le revoir car je vis vraiment quelque chose de profond en le voyant. Il y a plein de choses que j’aime, qui me stimulent : les plans, la musique, les propos que les personnages ont, leur complexité et leurs différences ! Peut-être aussi Le Cercle des poètes disparus. Il y a aussi un sentiment de bande qui est important dans Will Hunting, c’est une référence pour Matthias & Maxime quand j’y repense, notamment, la dernière scène du film.

Quand on vous écoute, on a l’impression que vous avez la même relation en amour comme en amitié, et le film brouille les pistes…

Pour l’instant, l’amour c’est un peu ça dans ma vie. Je suis presque amoureux de mes amis, mais sans aucun malaise, toxicité ou ambiguïté, il n’y a pas de sexualité entre nous. Et finalement, quand on y pense vraiment, la différence entre l’amour et l’amitié, c’est ça aussi, c’est la sexualité. L’amitié c’est de l’amour sans physicalité même si entre nous, on se prend dans les bras… Il y a un contact, mais juste pas de sexualité.

C’est intriguant puisqu’il y a quand même énormément de pudeur entre ces personnages !

Cette bande d’amis, c’est un groupe de mecs qui reste plus en surface que ma bande à moi, qui compte presque plus de femmes que d’hommes. Ils ne représentent pas qui nous sommes nous, dans la vie. Ils ont plus de scrupules, ils ne parlent pas vraiment des choses qui comptent. C’est plus intéressant de filmer des gens qui taisent les choses essentielles jusqu’à ce que ça explose plutôt que des personnes qui se confrontent dès le départ, sinon il n’y aurait pas de film ! Dans mon groupe, je pense qu’on peut aborder de façon assez frontale presque tous les aspects de notre vie et de notre relation.


« Je suis presque amoureux de mes amis ! »


Faites-vous toujours des look books de vos personnages ? Et si oui, pensez-vous éventuellement les faire éditer un jour ? (Un look book est un document qui présente les ébauches visuelles de différents éléments du film, souvent les personnages, Ndlr.)

Oui, j’en fais toujours ! Mais ça coûterait super cher, c’est fait à partir de tellement d’images de peintres, de choses trouvées sur internet, ce serait un travail colossal de libération de droits. Je continue encore et toujours à construire, à bricoler des espèces de documents visuels pour essayer de donner une forme à ma pensée et à ma vision d’un personnage, d’un film, d’un moment. Parfois on trouve un détail sur un costume qui donne vie à une scène entière, non pas parce que la scène est artificielle et dépend de cet élément là mais par exemple, je vois une photo avec un enfant qui tient un ballon rouge, on essaie d’en ajouter un dans une scène, ou alors le ballon rouge permet de choisir un costume qui évoque cette photo… Tout est interconnecté, tout est en relation et faire ce travail visuel m’aide énormément à comprendre le film que je vais faire. Il y a une grande différence entre savoir dans sa tête et être capable d’exprimer quelque chose, de structurer une pensée et de faire un film, il y a plusieurs étapes entre les deux !

Entretien réalisé en table ronde le lundi 14 octobre 2019.
Merci à Léa Ribeyreix et Lucile Astesana de l’agence Cartel et à Monica Donati pour l’organisation de cette rencontre.

Matthias & Maxime
Un film de Xavier Dolan
Durée : 1h59
En salles le 16 octobre 2019

Comments (1)

  1. […] Xavier Dolan disait la même chose chez nos confrères de Silence Moteur Action, lors d’une interview de promo pour Matthias et Maxime il y a quelques semaines: « Cette nouvelle génération est tellement […]

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