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[Rencontre] Taika Waititi : “Réaliser Jojo Rabbit habillé en Hitler, c’est assez embarrassant…”

Il est l’homme derrière Thor Ragnarok, ou, plus récemment, un épisode de la série The Mandalorian dérivée de l’univers Star Wars : Taika Waititi quitte cette fois-ci l’espace pour revenir sur Terre, et plus particulièrement en Allemagne nazie, avec son nouveau film Jojo Rabbit. Le cinéaste néo-zélandais réalise non seulement cette comédie décalée ayant pour protagoniste Jojo, un jeune garçon apprenti Nazi, mais joue également le rôle de son ami imaginaire, qui n’est autre qu’Adolf Hitler lui-même…

Lors de sa venue à Paris pour la promotion de Jojo Rabbit, Taika Waititi s’est livré au jeu du question-réponse avec le public français, le tout avec cet humour noir et pince-sans-rire qui le caractérise tant. Mais ce grand enfant, qui n’a pas pu s’empêcher de s’amuser avec son fauteuil pivotant en écoutant les premières questions, a également su laisser l’ironie de côté pour proposer des réflexions pertinentes sur le genre de la comédie ou encore ce sujet si sensible et important au cinéma qu’est la Seconde Guerre mondiale. Un entretien entre le rire et le sérieux, à l’image de son Jojo Rabbit.

Découvrez prochainement notre critique du film


Jojo Rabbit est un film sur la Seconde Guerre mondiale et l’Allemagne nazie, mais c’est aussi une comédie. Pourquoi avoir décidé d’utiliser l’humour pour traiter ce sujet sensible ? 

J’adore la comédie et je trouve que c’est un genre souvent sous-estimé au cinéma. C’est un très bon outil pour désarmer le public : quand il rit, il baisse sa garde et devient plus réceptif. C’est aussi un excellent moyen de faire face aux brutes et aux dictateurs en montrant à quel point leurs idées ou leurs règles sont ridicules. D’ailleurs, on voit bien que les personnes au pouvoir prennent souvent la mouche quand on se moque d’eux ! Et puis, je ne sais pas faire de drame, alors je suis bien obligé d’utiliser les outils que j’ai à ma disposition pour raconter cette histoire, c’est-à-dire la comédie… et un étrange Hitler imaginaire.


D’ailleurs, la Fox a accepté de lancer la production du film à une condition : que vous jouiez vous-même le personnage d’Hitler. Qu’avez-vous pensé de cette décision ?

C’est un rôle très compliqué à jouer, surtout que venant de Nouvelle-Zélande, je n’étais pas l’acteur le mieux placé pour jouer Hitler… Mais la façon dont j’ai écrit le personnage était très spécifique, et je pense qu’un meilleur acteur aurait fait plus de recherches, l’aurait joué d’une façon plus réaliste et cela aurait pu aussi nuire au film.


Et donc, c’est difficile de diriger son équipe en étant habillé en Hitler ?

Oui, c’est plutôt embarrassant… Quand on voit son reflet dans le miroir alors que l’on donne des indications de tournage, on se souvient tout d’un coup à quel point on a l’air d’un idiot. Du coup je compensais en étant deux fois plus gentil avec l’équipe ! Mais oui, je me suis souvent senti mal à l’aise, d’autant plus que ses vêtements sont vraiment inconfortables.


Une comédie sur Hitler, c’est quelque chose qui n’a pas été souvent fait…

Dans Jojo Rabbit, le personnage de Hitler est avant tout un outil pour montrer le conflit intérieur du personnage principal. Je ne sais pas si je veux qu’on décrive mon film comme une « comédie sur Hitler », car c’est plus que cela. C’est un film sur deux enfants qui apprennent à se connaître l’un l’autre, et surtout sur un jeune garçon qui apprend à penser par lui-même. C’est une histoire d’amour tendre, qui est surtout un drame… mais avec des blagues ! Utiliser la comédie et cet Hitler imaginaire est une façon d’engager le public dans l’histoire.

Roman Griffin Davis, Taika Waititi et Scarlet Johannson dans Jojo Rabbit (2019 Twentieth Century Fox)

Dans Jojo Rabbit, le spectateur voit en effet le monde à travers les yeux d’un enfant de 10 ans. Pourquoi ce choix, qu’apporte-t-il ?

Les enfants nous tendent un miroir : la façon dont ils interprètent ce que l’on dit ou fait est très honnête et parfois même assez dure. Ils voient toutes les complications que l’on apporte dans le monde et dans nos vies et ça doit leur paraître un peu fou… J’ai moi-même des enfants, et je me sens souvent stupide quand ils me font des remarques sur mon comportement ! Voir à travers les yeux d’un enfant est alors beaucoup plus impactant.


La première fois que l’on voit Elsa, l’adolescente juive, on a l’inspiration d’être dans un film d’horreur. C’était prévu dans le script ?

Oui, je voulais vraiment que pour le protagoniste, cela ressemble à un film d’horreur. Elsa, c’est un monstre qui vit dans son grenier… Il faut dire que Jojo n’a jamais vu de Juifs avant. On doit se mettre dans la peau de ces enfants : on les éduquait en leur montrant des représentations caricaturales des Juifs, on les dessinait sous l’apparence de démons avec des cornes. Donc oui, je voulais vraiment qu’on se concentre sur ce garçon de 10 ans qui doit faire face à cette chose à l’étage qui lui fait peur.


Comment avez-vous trouvé Roman Griffin Davis, le jeune et brillant acteur qui joue Jojo ?

Comment a-t-on trouvé les enfants ? Sur Internet, en gros… Je plaisante : en réalité, on a auditionné un millier d’enfants pour le rôle de Jojo. Roman est arrivé au tout dernier moment, environ quatre semaines avant le début du tournage, et honnêtement, il nous a sauvé les fesses…

Roman Griffin Davis et Taika Waititi sur le tournage de Jojo Rabbit (2019 Twentieth Century Fox)

Est-ce délicat de diriger de jeunes acteurs ?

À vrai dire, j’aime bien travailler avec des enfants parce que c’est beaucoup plus simple. Ils ne sont pas aussi compliqués et énervants que les adultes, qui viennent vous voir pour discuter de la vie de leurs personnages avant le film et toutes ces conneries… Les enfants, ils ne veulent que de l’argent et une excuse pour sécher l’école, et c’est pour ça que c’est si facile de tourner avec eux.


Vous êtes-vous inspiré de films ou de réalisateurs en particulier ?

J’ai essayé de ne pas trop regarder de films sur la guerre avant de faire le film. Je connaissais déjà les grands films satiriques de Chaplin (comme Le Dictateur, ndlr.) ou Mel Brooks (To Be or Not to be, ndlr.), mais je ne voulais pas les revoir et prendre le risque de faire trop de références à eux dans Jojo Rabbit. Je voulais vraiment que ce film soit le mien. Mais ce qui est inspirant, c’est de savoir que des gens ont déjà fait des films de ce genre, on se sent en bonne compagnie…


Pourquoi, 75 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, ces histoires sont-elles toujours aussi importantes ?

41% des Américains et 66% des adolescents américains n’ont jamais entendu parler de Auschwitz. Nous devons faire face à un danger : celui de l’oubli. C’est propre à la nature humaine de répéter sans cesse les mêmes erreurs, parce que nous sommes des idiots… Mais nous sommes des gentils idiots, et il y a encore beaucoup d’espoir que le monde s’améliore. Pour cela, nous devons continuer de répéter ces histoires, encore et encore, pour se souvenir de ce qu’il ne faut pas faire.

Propos recueillis par Laurène Bertelle lors de l’avant-première
de Jojo Rabbit au cinéma UGC Les Halles le 23 janvier 2020.

Jojo Rabbit
Un film de Taika Waititi
Durée : 1h48
Sortie le 29 janvier 2020

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