[Rencontre] Kenneth Branagh : « Hercule Poirot est un obsessif compulsif »

A 56 ans, Kenneth Branagh a une longue carrière cinématographique derrière lui. Acteur, mais aussi réalisateur, il a été aux commandes de films tels que Dead Again et Frankenstein, s’est fait remarqué dans Wild Wild West ou encore Harry Potter et la Chambre des secrets, avant de réaliser Thor plus récemment et de rejoindre le casting de Dunkerque. Nous avons eu l’occasion de le rencontrer pendant près de 45 minutes lors d’un Q&A à l’issue de la projection du Crime de l’Orient-Express. Très patient et humble, le réalisateur britannique prend le temps de discuter de son travail d’acteur et de cinéaste sur ce projet, parfois même avec ironie et autodérision.

Lire notre critique du film

Adapté du roman phare d’Agatha Christie, Le Crime de l’Orient-Express divisera sûrement les opinions. En revanche, ce qui est indiscutable, c’est le travail que son réalisateur et acteur principal, Kenneth Branagh, a réalisé en amont, pour apporter de l’originalité à l’histoire et à son personnage.

La moustache, le “super-pouvoir” d’Hercule Poirot

Lorsque l’on envisage le personnage d’Hercule Poirot, deux éléments viennent aussitôt en tête : sa moustache, particulièrement imposante dans le film, et son origine belge, qui donne un accent à son anglais, régulièrement ponctué d’expressions françaises. Le réalisateur s’arrête tour à tour sur ces deux éléments bien caractéristiques de son personnage, en expliquant que chacun lui sert de masque, comme un super-pouvoir. « Avec cette moustache, les gens ne le prennent pas au sérieux. C’est justement dans ces conditions qu’il a une chance de pouvoir les observer et d’être un meilleur détective. » Il en va de même pour son accent français. « Dans les romans, il explique qu’il sait très bien parler anglais, mais qu’il choisit de ne pas le faire. » Là encore, son accent lui offre un masque qui permet aux autres de baisser leur garde.

Mais Hercule Poirot, dans cette adaptation du Crime de l’Orient-Express, n’a pas seulement le rôle du gentil détective. Kenneth Branagh explique en effet que Michael Green, scénariste du film, a fait un très bon travail d’adaptation et a réussi à donner une belle évolution au personnage principal, en lui offrant une sorte de voyage initiatique différent de celui du roman. « Ses obsessions, explique le réalisateur, ce qu’il appelle ses petites « originalités », sont moins celles d’un dandy que celles d’un obsessif compulsif. Il est convaincu que le déséquilibre et la disharmonie peuvent produire un effondrement. » Et d’ajouter : « Hercule Poirot est guidé par un absolutisme moral. Au début du film, il dit « Il y a un bien, il y a un mal, il n’y a pas de juste milieu ». Mais quand il comprend qui, pourquoi, comment, il commence à se demander s’il n’y a pas quelque chose entre les deux. »

Branagh explique par la suite que la création du personnage a été très immersive, et qu’à force de comprendre ses obsessions, travailler sur l’accent, sur les costumes, tout ce travail est finalement devenu comme un rituel. Une préparation « enrichissante et nécessaire », puisqu’il savait qu’une fois les acteurs sur le lieu de tournage, il devait être prêt.

S’émanciper d’Agatha Christie

L’enjeu principal de Kenneth Branagh était de réussir à surprendre et à captiver un public qui, pour la plupart, connaît déjà l’histoire du Crime de l’Orient-Express, grâce à la lecture du roman, ou à la première adaptation en 1974 par Sidney Lumet. Un enjeu qui n’est pas inconnu du réalisateur. « Je suis assez habitué à cette problématique parce que je viens du théâtre classique, avoue-t-il. L’année dernière, j’ai dirigé une production de Roméo et Juliette, et la plupart des gens savent très bien comment ça se finit, ils savent qu’ils ne s’en sortent pas. Désolé c’était un spoiler ! (rires) »

Quels sont alors les éléments à regarder, les détails à modifier ? Ce qui a plu en premier lieu à Kenneth Branagh à la lecture du roman, c’est le nombre de personnages qu’Agatha Christie met en scène. « C’était une façon intelligente de retenir l’attention et la curiosité du lecteur. » Puis, entre autres, l’évocation de l’âge d’or du voyage et l’ambiance hivernale ont captivé le britannique, qui a joué sur ces deux tableaux. « L’étroitesse du train, cet espace confiné, m’a rendu assez inventif. J’ai cherché à savoir comment être dedans, dessus, dessous, pour en rendre quelque chose non pas de théâtral, mais de cinématographique. »

Contrairement à la première adaptation au cinéma par Lumet, que celui-ci qualifiait davantage de « comédie », Kenneth Branagh voulait quelque chose de plus sombre, mélancolique. Cela s’est fait « en deux mouvements« , précise-t-il alors : se concentrer d’abord sur la joie et l’excitation du voyage en montrant des paysages impressionnants, puis présenter un lieu plus dangereux, notamment en changeant la congère de neige, dans laquelle le train s’est enfoncé, en avalanche : « Les gens pouvaient sortir, pouvaient essayer de s’enfuir. »

« Le poison d’une profonde douleur »

Enfin, Kenneth Branagh en vient au cœur du film : le sujet du deuil et de la vengeance. « Quand je travaillais sur ce film, je dirigeais aussi la production de Hamlet, avec Tom Hiddleston, et j’y ai vu un parallèle entre ces deux films qui parlent de vengeance, qui montrent ”le poison d’une profonde douleur«  », explique-t-il en citant Shakespeare.

Dans Le Crime de L’Orient-Express, il s’agit en effet de montrer comment des gens civilisés peuvent commettre les pires crimes lorsqu’ils portent en eux une très grande douleur, dans le but, d’une part, de se venger, et d’autre part de tourner la page, de faire leur deuil. « Le message du film, c’est aussi de montrer qu’il y a peut-être de la beauté dans cette acceptation qui consiste à penser : “voilà, j’ai fait tout ce que j’ai pu, même les choses les plus terribles, mais le sentiment de perte est toujours présent, tu es toujours absent, mais je n’oublierai jamais.” »

Et pour arriver à ce niveau émotionnel, Kenneth Branagh avait une technique bien particulière. « Quand on arrivait sur les lieux de tournage, on ne répétait pas, on filmait aussitôt parce que je souhaitais avoir la première impression, parfois nerveuse, des acteurs. Cela produit quelque chose émotionnellement, visuellement. On comprend alors aussi que pour le personnage, la réponse qu’il va donner [à Hercule Poirot] est une question de vie ou de mort. Vous êtes sur une montagne en 1934 en Yougoslavie, si vous êtes démasqué, vous êtes mort. »

S’émanciper d’Agatha Christie pour réinventer le personnage de Poirot et l’histoire de l’Orient-Express, voilà le défi qui attendait l’acteur et réalisateur britannique. Alors, lorsque quelqu’un lui demande s’il reportera à nouveau la fameuse moustache du détective pour un second film, Kenneth Branagh répond avec une solennité ironique : « C’est à vous de décider. » avant d’avouer que ce serait un plaisir pour lui de rejouer le grand Hercule Poirot dans une nouvelle aventure, si Le Crime de l’Orient-Express est un succès. Verdict ? Le 13 décembre au cinéma.

Merci à Cartel pour l’organisation de cette rencontre.

Le Crime de l’Orient-Express
Un film de Kenneth Branagh
Sortie le 13 décembre 2017


Découvrez également la critique du Crime de l’Orient-Express !


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