[Rencontre] Sur la route de Thunder Road avec Jim Cummings

Il était inconnu du public français avant la semaine dernière, lorsque son premier film a été présenté en compétition au 44e Festival de Deauville : Jim Cummings est un jeune cinéaste venu de nul part. Il n’a jamais pris de cours de théâtre pour devenir acteur, et n’a jamais réalisé de long métrage auparavant. Et pourtant, il tient les rôles de scénariste, réalisateur, monteur et acteur principal de Thunder Road, film qui a conquis les festivaliers ainsi que le Jury, qui lui a même attribué son fameux Grand Prix.

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« Ce n’est pas grave de rire, ce n’est pas grave de pleurer » : voici comment Jim Cummings a présenté son film lors de sa première au Festival de Deauville, à laquelle il a décidé d’assister jusqu’au bout – un choix judicieux tant les applaudissements du public en fin de séance étaient chaleureux. Lors de la conférence de presse qui a suivi la projection, le cinéaste a pris le temps de répondre en détails aux questions des journalistes : de la génèse du film jusqu’à sa réalisation, retour sur le long chemin qu’a été la création de Thunder Road.

La genèse : « Pourquoi quelqu’un filmerait ça? »

Thunder Road, c’est l’histoire d’un policier et père de famille qui vient de perdre sa mère et qui, à son enterrement, se retrouve à faire un monologue décousu et embarrassant. D’abord créée pour un court-métrage, la scène a ensuite été insérée dans le cadre d’un long métrage. Mais comment cette idée est-elle née?

« Un ami m’a raconté un jour qu’il était allé à un enterrement et que quelqu’un s’était mis à chanter, explique Jim Cummings. J’ai demandé si quelqu’un avait filmé, parce que ça devait être ridicule. Il m’a répondu:  »Non, pourquoi quelqu’un filmerait ça? » et j’ai dis:  »Oui, c’est vrai, désolé. » Mais j’ai tout de suite pensé que ça pourrait devenir un monologue pour un acteur. »

Un mois plus tard, le cinéaste entend la chanson « Thunder Road » de Bruce Springsteen à la radio, et est soudain bouleversé: « C’est la chanson préférée de ma mère, et j’ai pensé que si elle venait à mourir, c’est ça que je lui chanterai. Je me suis demandé ce qui se passerait si je ratais complètement la musique, et à quel point ça pourrait être drôle. »

Un mélange de tristesse et d’humour, c’est justement ce qui fait l’identité de Thunder Road, grâce à son personnage hypersensible aux répliques savamment écrites. Pour réussir cet équilibre fragile entre drame et comédie, Jim Cummings avoue s’être inspiré des films Pixar : « J’admire particulièrement ces films durant lesquels on rit tout du long et soudain on se met à pleurer. J’ai essayé de construire un langage qui recrée cela à plusieurs reprises dans le film. »

Et pour trouver ce langage, qui semble si naturel dans le film, presque improvisé, le cinéaste préfère l’oralité: « Tout est dans la performance. Je ne m’assieds jamais à une table pour écrire mon texte. Je joue chaque scène, pour bien la comprendre et la maîtriser, je trouve la meilleure réplique et ensuite je la note. » Et d’ajouter : « Comme mon personnage, je pleure tout le temps! Alors quand j’écris quelque chose et que je commence à pleurer, je sais que le texte fonctionne. »

La réalisation et le financement : « N’attendez pas qu’on vienne vous aider. »

Une fois l’idée plantée dans son cerveau, Jim Cummings passera les deux mois suivants à écrire le scénario du court métrage Thunder Road, dans sa voiture, sur la route pour aller à son travail.

« Je ne suis pas un acteur, alors j’ai écrit le scénario pour quelqu’un d’autre, juste dans l’optique de le réaliser. Je me suis tout de même filmé avec un portable pour visualiser la scène, et un ami l’a vu et m’a conseillé de jouer le rôle. »

Jim Cummings tourne alors le court métrage et le présente au Festival américain Sundance en 2016, et gagnera même le Grand prix. Sa voie était-elle alors toute tracée pour transformer Thunder Road en un long métrage? Pas vraiment.  « Pendant l’année qui a suivi, j’ai essayé de financer le long métrage mais personne n’était intéressé par le projet. Les gens voulaient un autre acteur principal comme Jude Law pour vendre le film. Alors j’ai lancé une campagne de financement participatif et on a collecté quelque 36 000 dollars, et j’ai aussi tourné quelques pubs de mon côté. »

Vous l’avez bien compris : Jim Cummings a écrit Thunder Road seul, l’a financé seul, l’a réalisé et a joué le personnage principal. Son motto? « Faites-le vous-même. N’attendez pas que l’on vienne vous aider. » Et pour ceux qui auraient peur de se lancer, le cinéaste insiste: « Je n’étais personne, vous ne pouvez pas savoir à quel point je n’étais personne! (rires). Si quelqu’un d’autre avait écrit Thunder Road et que j’avais auditionné pour le rôle, jamais je n’aurais été pris. »

Le personnage : « contre la masculinité toxique »

Ce personnage que Jim Cummings a créé et a joué, qui porte d’ailleurs le même prénom que lui, se trouve être partiellement inspiré de sa propre vie. « C’est une version de moi, en beaucoup plus pathétique. C’est peut-être ce que je serais devenu si ma vie avait mal tourné » explique-t-il.

Et lorsqu’on le questionne sur l’hypersensibilité de son personnage, Jim Cummings répond: « Je ne crois pas qu’il ait de problèmes mentaux, il fait juste son deuil, il doit faire face à cette perte et il a du mal à établir un contact avec d’autres personnes. » Car Jimmy Arnaud est aussi un contre-portrait des hommes que le cinéaste a côtoyé dans sa vie:

« J’ai grandi à la Nouvelle-Orléans en Louisiane entouré de ces hommes machos, à la John Wayne. Dans le Sud, c’est comme une religion, et c’est terrible parce que c’est une masculinité toxique qui beaucoup d’hommes au suicide là-bas. Mon but était alors de convaincre ces machos, de leur montrer ma danse à la Charlie Chaplin et qu’ils se disent: « ce gars-là est ridicule, je n’ai pas envie de devenir comme lui ». L’idée était d’en faire une sorte de caricature, un homme dont on a envie de se moquer, et ainsi on ne s’attend pas à s’attacher à lui et à pleurer. »

Thunder Road
Un film de Jim Cummings
Sortie le 12 septembre 2018

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