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[Rencontre] Guy Nattiv (Skin) : « beaucoup disent qu’on ne devrait pas parler de cette histoire ! »

Film choc de la compétition du 45e Festival du cinéma américain de Deauville, Skin sortira prochainement dans les salles françaises grâce au distributeur The Jokers. Quelques heures après la première projection du long métrage dans la salle du Centre international de Deauville, nous avons pu rencontrer le réalisateur, lui-même fraîchement arrivé de Los Angeles. Il nous en a dit plus sur la genèse du projet, les difficultés qu’il a pu rencontrer à le faire produire, et ce pourquoi cette histoire résonne tout particulièrement en lui. 

Retrouvez notre critique de Skin

Comment vous est venue l’idée de Skin, autant pour votre court métrage que pour le long ?

J’étais en train de lire un journal dans un café à Tel Aviv lorsque je suis tombé sur ce montage des photos de Bryon Widner, que l’on peut voir dans le générique de fin du film. Quand j’ai lu cette histoire, je me suis dit « Wow, bon sang, il faut vraiment que je la raconte ». J’ai appelé MSNBC (une chaîne d’information américaine, ndlr.) qui avait réalisé un documentaire sur Widner, je leur ai parlé de mes intentions et ils m’ont donné son adresse mail. Je lui ai parlé du fait que mes grands-parents avaient survécu à l’Holocauste, des raisons pour lesquelles je devais faire ce film… Après deux mois, il m’a répondu et m’a demandé de venir le rencontrer au Mexique, à Albuquerque. On s’est retrouvés dans un café au milieu de nulle part, et c’était une rencontre extraordinaire. Après avoir accompli sa « transition », il m’a raconté toute sa vie. Après un week-end, nous avons signé les droits d’adaptation sur une serviette de table et j’ai commencé à écrire le scénario. Au bout d’un an et demi, j’ai envoyé le script à cinquante producteurs américains, et tout le monde m’a dit que c’était un super scénario, qu’ils adoraient mon travail… mais qu’il n’y avait pas vraiment de néo-nazis aux États-Unis, peut-être quelques personnes dans le Midwest, mais sans plus ! Ils ne savaient pas du tout de quoi ils parlaient, ils disaient qu’Obama était président, qu’Hillary Clinton allait le devenir… Ils refusaient d’admettre cette réalité. J’étais dans l’impasse.

Finalement, Sharon Mayman, un très bon ami et incroyable cinéaste, m’a appelé pour me dire qu’il avait une idée de court métrage à me proposer (le court métrage ne raconte pas la même histoire que le long, mais traite tout de même des groupuscules néonazis aux États-Unis, ndlr.). Ma femme et moi avons placé toutes nos économies pour le réaliser et lorsque nous l’avons envoyé aux producteurs, cette fois, les réactions étaient complètement différentes. Non seulement à cause du film mais aussi parce que Trump avait été élu, que les événements de Charlottesville avaient eu lieu (des groupuscules d’extrême-droite se sont réunis en août 2017 pour manifester contre le retrait de la statut de Robert Lee, qui célèbre les états confédérés ; ces événements ont été marqués par de grandes violences, ndlr.), des attaques dans des synagogues également… et là, tout le monde se disait qu’il y avait bien des néo-nazis aux États-Unis. Le musicien Sting et sa femme Trudie Styler ont vu le court métrage, il lui a demandé d’investir pour le long et a insisté pour que d’autres personnes rejoignent sa femme à la production. Oren Moverman nous a rejoint et cela nous a donné un peu d’argent pour faire le film. Pas énormément, mais tout de même ! Puis Jamie Bell et Danielle Macdonald ont rejoint le casting. Le court métrage faisait la tournée des festivals lorsque le long entrait en production, leurs destins ont fini par se mêler !


Sur tout le casting du court métrage, seule l’actrice Danielle Macdonald vous a rejoint pour le long ? Était-ce une évidence pour vous ?

Je n’ai pas pu ramener tous les acteurs du court métrage pour le long, puisqu’à Hollywood, évidemment, il faut des noms célèbres. Danielle Macdonald venait tout juste de jouer dans Patticake$, qui avait été très remarqué, donc il était plus simple pour elle de revenir, mais Jonathan Tucker (l’un des acteurs principaux du court métrage) n’avait pas encore joué dans un long métrage. C’est un superbe acteur ! Maintenant, il joue dans la série City on a Hill.


Et pour Jamie Bell ?

Pour Jamie Bell, c’est mon producteur Oren Moverman qui l’a rencontré, une semaine avant moi. Il m’a appelé et m’a dit : « tu sais quoi, j’ai rencontré un homme, et non un garçon ! Il n’est plus Billy Elliott ! Il faut que tu le rencontres ! ». J’ai conduit jusqu’en Virginie pour le rencontrer sur le tournage d’une série et effectivement, il était parfait pour le rôle.


Avez-vous reçu des menaces ou représailles de la part des groupuscules extrémistes américains depuis que vous avez réalisé ces films ?

Comme l’Amérique est si grande, ils ne m’interpellent que sur les réseaux sociaux, en disant que je hais les Blancs. Ils ne font que raconter des bobards sur moi, mais honnêtement, je m’en fous. S’ils devaient venir de l’Ohio jusqu’à Los Angeles, ce serait un long voyage ! En tout cas, pour le moment, ça n’a rien été de plus, Dieu merci !


Pour vous, que représentent tous ces tatouages ? Pouvez-vous également nous en dire plus sur la réalisation des opérations visant à les enlever ?

Plus vous avez de tatouages, plus vous avez d’honneur au sein du groupe, c’est quelque chose de très tribal. Quand Bryon a voulu quitter ce mouvement, ses tatouages étaient son pire ennemi. Ce dont il était fier l’empêchait de trouver un travail, de se cacher… Évidemment, ces tatouages ont aussi un sens bien différent pour moi, et me rappellent les nombres tatoués sur le bras de ma grand-mère. Pour les scènes d’opération de détatouage, nous avons rencontré un spécialiste et toutes les scènes que vous voyez dans le film sont de véritables actes chirurgicaux. C’est une douleur que Bryon Widner veut ressentir, car il s’agit de celle qu’il a fait ressentir aux autres.


Les rituels d’embrigadement que vous montrez dans le film sont très choquants, parfois même incestueux… là-aussi, vous êtes-vous inspiré du réel ?

Dans tous les gangs, toutes les sectes… c’est pareil. Ça pourrait être l’état islamique, les triades au Japon… C’est leur fonctionnement : ils embrigadent des gens faibles, qui ont besoin de nourriture, d’une famille. Quand ils ont moins de quinze ans, c’est beaucoup plus simple pour eux ! Pour les personnages de Ma et Pa (Vera Farmiga et Bill Camp, ndlr.), je me suis inspiré de l’histoire d’un autre couple qui était aussi à l’origine d’un groupe.


Vous dédiez le film à votre grand-père, Ruben Monowitz…

C’est mon héros ! Mon grand-père s’est réfugié en Israël à 21 ans, après avoir perdu toute sa famille en Pologne. Il n’avait rien et a dû se reconstruire. Il nous a inculqué le pardon, nous a appris à accepter les nouvelles générations en Allemagne, car il s’agissait de personnes différentes qui n’avaient rien à voir avec tout ça, il nous a aussi appris à accepter les Palestiniens. Il nous a appris à pardonner, non pas à oublier pour autant, et à accepter que quelqu’un veuille devenir une meilleure personne. Quand je lui ai raconté le projet, il m’a dit qu’il fallait que je dévoile cette histoire. Tout est une question de dialogue, et c’est une solution que beaucoup rejettent aujourd’hui, beaucoup de personnes se disent que l’on ne devrait pas parler de Bryon Widner et le laisser pourrir en prison !


Les enfants acteurs sont une part importante de l’intrigue, elles jouent les filles de Julie, incarnée par Danielle Macdonald. Comment était-ce de travailler avec elles, en particulier lors des scènes de violence auxquelles cette famille est confrontée ?

Après chaque scène de violence, Jamie Bell prenait les enfants dans ses bras et leur rappelaient que ce n’était que du cinéma, que tout allait bien. Comme ce sont des enfants, leurs parents et leurs professeurs étaient sur le tournage, et même si ce sont des professionnels, même s’il s’agit de leur métier, nous prenions grand soin d’eux sur le tournage et veillions à ce qu’ils ne soient pas troublés, c’était un véritable challenge. Les filles n’avaient pas de doublure !


Et maintenant, quels sont vos prochains projets ?

Je vais faire une sorte de suite à Skin du point de vue de Daryle Jenkins (le fondateur de One People’s Project, qui a aidé le véritable Bryon Widner à se réintégrer, ndlr.), sur sa vie, les gens qu’il a aidés… Il est allé à l’armée, il a été entraîné pour devenir une machine de guerre et pourtant il n’a pas été capable d’aller sur le front. Il a été renvoyé, et son père lui a dit « mais qu’est-ce que tu vas faire de ta vie ? Aider les gens, ce n’est pas un métier ! »


Toujours avec Mike Coltner, qui joue le rôle dans le film ?

Peut-être ! Nous n’avons pas encore fait le casting du film. Je vais aussi réaliser un autre film basé sur la vie de ma grand-mère et d’une secte de femmes à laquelle elle a appartenu. Une femme lui a sauvé la vie lorsqu’elle a tenté de se suicider. Ce sera à nouveau une histoire très personnelle.

Entretien réalisé le samedi 7 septembre 2019 à l’hôtel Royal Barrière, avec Aestheti1Movies.
Merci à la Mensch Agency, The Jokers et Zvi David Fajol pour l’organisation de cette rencontre.
Copyright visuel : Jacques Basile pour le Festival du cinéma américain de Deauville.

Skin
Un film de Guy Nattiv
Durée : 1h58
Prochainement en salles

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