[Rencontre] Bruce Miller : « Si The Handmaid’s Tale ne ressemblait pas à notre monde, elle serait moins effrayante »

À l’occasion de la diffusion de la seconde saison de The Handmaid’s Tale (La Servante écarlate) en France chaque jeudi sur OCS (la première saison est quant à elle disponible en replay), nous avons pu nous entretenir avec le créateur de la série, Bruce Miller. Après son plébiscite lors de la dernière cérémonie des Emmy Awards, The Handmaid’s Tale continue de raconter l’histoire de June (ou Offred, le nom désignant son appartenance à la famille Waterford) au sein de Gilead, un régime totalitaire dans lequel certaines femmes sont contraintes d’enfanter contre leur gré pour mettre fin à l’infertilité qui menace la population…


Cette seconde saison s’émancipe du roman de Margaret Atwood, comment était-ce de la préparer ?

Avec Margaret Atwood, nous avons commencé à parler d’une seconde saison lorsque nous en étions à la moitié de la première, au niveau du tournage. Même si la première saison s’achève sur la même fin que dans le roman, nous devions déjà être très prudents concernant la direction que nous prenions, afin d’être certains qu’une seconde saison soit envisageable. Je ne pense pas que cette saison soit si différente de l’univers de Margaret Atwood : nous en reprenons ses personnages, ses sujets, sa tonalité. Et si vous avez lu le livre, tout ce que vous voulez après l’avoir terminé, c’est savoir ce qui se passe ensuite ! Je pense à une seconde saison depuis que j’ai lu le livre, donc depuis l’université ! Il y a énormément de questions abordées dans le livre que nous avions envie de développer : les Colonies, les enfants que l’on marie de force… Quoi qu’il arrive, nous avions de la matière pour continuer à développer l’univers du livre. Margaret Atwood était impliquée dès le début de la production de la seconde saison. Elle a collaboré avec les scénaristes, a donné ses idées… Le plébiscite qu’a reçu la première saison nous donnait plus de pression que le fait d’écrire les scénarios de la seconde !


Il semble que cette seconde saison soit plus sombre, notamment au niveau de la photographie, des décors… ou même de la tonalité de la série en général : était-ce ce que vous aviez en tête ?

Pour moi, cette saison n’est pas plus sombre que la première ! Les personnages que nous suivons enfreignent énormément de règles lors de la première saison, la série n’aurait aucun sens si nous ne montrions pas quelles en sont les répercussions. Je n’ai pas une grande tolérance envers la violence, alors nous faisons en sorte de ne montrer que ce qui est nécessaire, mais surtout ce qui sert à développer l’intrigue. Au début de la saison, il y a une fausse scène d’exécution : elle est horrible, et nous voulions faire ressentir les mêmes émotions au spectateur. Je ne pense pas que nous ayons fait une série plus sombre. Je pars du principe que chaque journée au bout de laquelle Offred est encore en vie est un petit miracle. Des choses épouvantables ne cessent de lui arriver, et pourtant elle continue à s’en sortir !


Beaucoup de critiques sur les réseaux sociaux évoquent le fait que vous montriez énormément de violences faites aux femmes pour une série qui les dénonce…

Comme je le disais précédemment, nous faisons en sorte de ne montrer que ce qui est nécessaire. Dans la saison 1, l’une de nos personnages subit une ablation de ses appareils génitaux, et pourtant nous n’avons rien montré de tout cela ! Elle se réveille, on peut voir qu’elle a un bandage, quelqu’un lui parle… mais rien ne dit clairement ce qui lui est arrivé. Ce qui est arrivé est terrifiant, et pourtant nous ne le montrons pas de manière frontale, nous ne faisons qu’en parler. C’est un travail que nous faisons pour chaque scène de ce genre, que ce soit au montage ou avec nos acteurs. Elisabeth Moss et le reste du casting sont si incroyables qu’ils donnent à voir tout ce qu’on leur demande, et c’est surprenant, car on ne s’attend pas à ce que ce soit aussi horrible que ça sur le papier, à la lecture du scénario. À l’écran, certaines choses sont beaucoup plus déchirantes, alors nous faisons très attention à ce que nous faisons.


Pensez-vous avoir une responsabilité particulière en continuant cette série après l’apparition du mouvement #MeToo ?

Bien sûr, et particulièrement envers ce mouvement. Tout est parti de notre propre industrie ! Tous ces acteurs, producteurs, scénaristes sont des personnes que je connais, avec qui je travaille depuis 30 ans, ce sont mes amis ! On se sent minable d’apprendre toutes ces histoires, de voir que certaines carrières ont pu être brisées à cause de ces événements. On se sent coupable, car incapable de déceler les signes de ce qui a pu se passer, mais aussi car ces victimes ont eu l’impression de ne pas pouvoir se confier à certaines personnes, de ne pas pouvoir mettre les mots sur ce qui s’est passé.

J’aurais aimé que ma série soit hors de propos et que l’on puisse se dire que ce qui s’y passe n’arrivera jamais. Je ne l’envisage pas pour autant comme une sorte de boule de cristal. On sent pourtant que quelque chose est en train de changer. Mais c’est avant tout Margaret Atwood qui a commencé à relater ces sujets il y a 35 ans. Nous n’avons fait que réactualiser son propos à la société d’aujourd’hui. Il faut que notre série ressemble au monde dans lequel nous vivons, c’est une sorte d’équilibre à atteindre. Si elle ne ressemble pas suffisamment à notre monde, alors elle devient tout de suite moins effrayante.


On dit parfois que le patriarcat vient exclusivement des hommes ; pourtant certains personnages féminins de la série comme Tante Lydia ou Serena apparaissent plus fortes que les hommes…

Dans son roman, Margaret Atwood évoque beaucoup le fait que l’oppression des femmes peut naître de leurs semblables. Dans la série, je regarde plutôt Gilead sous l’oeil d’un régime totalitaire plutôt qu’une dictature patriarcale, et par conséquent la manière dont des personnes sont utilisées pour faire pression sur certains groupes de la population. Ceux qui peuvent le mieux les déstabiliser et s’immiscer parmi eux en font finalement partie ! Pour moi, l’une des choses les plus horribles de la série, c’est que les personnages les plus cruels sont des femmes. Mais ça a du sens quand on voit l’organisation de cette société.


Les flashbacks que nous pouvons voir cette saison nous permettent d’en apprendre plus sur Serena, la femme du commandant Waterford…

On comprend peut-être un peu plus pourquoi elle est aussi furieuse ! On peut aussi voir qu’elle et Offred ont beaucoup en commun : elles sont toutes deux des femmes très intelligentes, l’une était écrivaine, l’autre éditrice, Serena était plus franche, Offred plutôt dans son monde… Je suis fasciné par les histoires de nos personnages et j’aime raconter des choses intéressantes qui se sont déroulées par le passé. Pour Serena, ce à quoi elle fait face et la solution qu’elle proposait pour résoudre le problème majeur de la série (la question de l’infertilité, ndlr.) contribuait largement à expliquer la force de ce personnage.


Nous savons déjà que la série est renouvelée pour une troisième saison : avez-vous déjà une idée en tête du nombre total de saisons que vous souhaiteriez voir ?

D’un côté, je n’ai aucune idée du nombre de saisons que j’aimerais faire, de l’autre, je n’ai pas envie de voir la série s’étirer trop longtemps. On réfléchit une saison à la fois, et si nous savions déjà ce qui se passerait dans toutes les saisons suivantes, alors le public le saurait aussi. Les spectateurs sont beaucoup trop malins désormais ! Je ne peux pas vous duper, je ne peux même pas duper mes enfants !


Avec les réseaux sociaux, sentez-vous une certaine pression des fans ou gardez-vous ce que vous aviez à l’esprit ?

Je suis attentif à ce que les fans disent, mais si je laisse ces avis trop interférer, on prend le risque de les décevoir. Je préfère penser à la série du point de vue d’Offred, je la laisse prendre le contrôle de l’histoire. Au début de cette saison, elle s’échappe puis se fait à nouveau capturer : oui, c’est décevant, mais elle est une femme enceinte à Gilead, pas Jason Bourne ! Elle avait une chance sur un million de s’en sortir et ça ne lui est pas arrivé ! Les fans ont leurs attentes et rêvent d’une intrigue idéale, mais il faut prendre en compte la réalité du monde dans lequel June vit et comment l’histoire que l’on raconte s’y connecte.


Quelles ont été vos influences visuelles pour la série ?

Je parle beaucoup de ce sujet avec Reed Morano, qui a réalisé plusieurs épisodes de la série et qui en a aussi été le directeur de la photographie. Quand on choisit nos influences, on se réfère à des séquences précises de films ou de séries. Je suis un grand fan de Stanley Kubrick pour son univers visuel, pour son grand soin au niveau des couleurs et de l’éclairage. D’ailleurs, la police d’écriture de la série est assez proche de celle qu’il utilisait pour ses films !


Entretien réalisé en table ronde à Paris, le lundi 28 mai 2018.
Merci à Alan Closier et Melvin Bouton-Hurion d’OCS pour l’organisation de cette rencontre.

The Handmaid’s Tale (La Servante écarlate)
Saison 2 diffusée actuellement sur OCS
(Saison 1 disponible en replay)


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