[Critique] Paterson, la dernière énigme poétique de Jim Jarmusch

Le nouveau film de Jim Jarmusch dresse sur une semaine le portrait de Paterson, chauffeur de bus introverti (Adam Driver), en couple avec la rassurante Laura (Golshifteh Farahani) et menant une routine confortable, ponctuée de la poésie dont il remplit son carnet. Projeté en compétition officielle cette année à Cannes, le film a fortement partagé. En cause sans doute, le traitement trop doucereux de son sujet, mais aussi le large champ de questionnements resté ouvert une fois le générique final arrivé. C’est sans parler du contraste avec le très rock et impertinent Gimme Danger, documentaire sur les Stooges que le réalisateur venait également présenter lors du festival, dynamisant le photocall avec quelques doigts d’honneur en compagnie d’un Iggy Pop torse nu. Et si les apparences étaient trompeuses ? Plus nuancée qu’elle ne paraît, la large portée poétique de Paterson déstabilise mais parvient à opérer. L’explorer, à la lumière de l’œuvre du réalisateur, n’en est que plus passionnant. Ici, on s’y est aventurés, aquarelles à l’appui.

La routine et la page blanche de l’existence

Only Lovers Left Alive suivait deux vampires dans les rues brûlantes de Tanger et chaotiques de Détroit. Jarmusch installe son nouveau long métrage dans la ville ouvrière de Paterson, New Jersey, dont il fait également porter le nom au personnage principal. En choisissant la trame temporelle de la semaine, il rappelle ses fréquentes constructions épisodiques (Mystery Train, Night on Earth ou encore le fameux Coffee and Cigarettes) où sont cette fois-ci tranquillement installés les convaincants et très en vogue Adam Driver et Golshifteh Farahani. Pour Paterson, les jours sont construits selon un même modèle dont il accueille le moindre débordement avec le grand calme qui le caractérise. Débutant sa journée avant la sonnerie de son réveil aux côtés de sa belle, il l’achève en promenant sa chienne et s’arrêtant sur la route boire une bière, toujours à la même place au comptoir du bar du coin. Entre temps et au rythme de la ville, le jeune homme s’exprime essentiellement à travers sa poésie, inspirée par les âmes installées un temps dans son bus, leurs discussions, ou par l’amour qu’il porte à sa chère Laura.

Sa prose (textes écrits en réalité par le contemporain Ron Padgett), proche de l’haïku – forme poétique brève japonaise – vient s’offrir au spectateur, déposée sur l’image à mesure qu’elle est récitée par la voix grave et prenante d’Adam Driver. Hommage au natif du New Jersey William Carlos Williams, auteur du recueil de poésie Paterson, ou encore à Emily Dickinson, poétesse très appréciée par notre protagoniste, le film accorde au simple mot sa juste puissance. Pour appuyer cette grande force qui fait certainement l’atout majeur du film, Sqürl, le groupe du réalisateur, signe une bande son qui enveloppe délicatement et avec brio le long métrage, lui apportant subtilité et contraste. Plusieurs séquences contemplatives ponctuent les trajets en bus, construites sur le principe de simples surimpressions et lents fondus enchaînés. Connu dans l’ensemble de la filmographie de Jarmusch et notamment très marquant dans Mystery Train, le travelling latéral ne fait pas exception à Paterson et suit régulièrement le personnage dans la ville. Les façades de la ville défilent et occupent ainsi l’arrière plan, étouffant de manière guère anodine le champ de vision. On comprend la pause quotidienne du jeune homme comme un moment de recueillement, sur un banc face aux chutes d’eau. Un point de vue clé que l’on retrouvera à plusieurs reprises et qui permet la réelle respiration de ses journées, bien qu’entravé par un grillage – encore une fois – peut-être pas si anodin. Paterson, l’homme, la ville, tourneraient-il en rond ? Ces signes, qui ne cessent d’interpeller le personnage tout au long de la semaine, devraient-il le bousculer, ou sont-ils un simple moyen de transcender l’existence ?

Un amour peu crédible dans un monde en pleine effervescence

Si le charme de Golshifteh Farahani est indéniable, son personnage quant à lui paraît un peu bancal, tout comme son obsession du noir et blanc. Les opposés s’attirent, certes, et c’est le cas de ce couple tout à fait complémentaire. Le quotidien de Laura, artiste aux multiples lubies, consiste à repeindre l’intégralité de sa maison, de son mobilier ou de sa penderie, cuisiner des cupcakes ou bien se rêver chanteuse country. Elle est l’étincelle enthousiaste qui manque à Paterson et incarne sa parfaite moitié, aimante et encourageante. Mais à mesure que les jours passent, son tempérament volontairement fouilli ne l’avantage guère. En se voulant sans faille, le couple perd en crédibilité, une distance se crée. Contribuent à cela les mimiques du chien qui, bien qu’elles semblent – et c’est presque réducteur – avoir capté toute l’attention du public cannois, restent sans grand intérêt, incomprises du personnage comme du spectateur. Sa présence viendra cependant servir quelques rencontres mémorables dont une, vibrante, dans un Lavomatic.

Une nouvelle semaine ouvre de multiples possibilités

Fidèle à ses préoccupations sur son Amérique natale et sa population moyenne, on reconnaît Jarmusch dans son illustration à la fois attendrie et pinçante des détails du quotidien. Spectateur tranquille de tout ce qui l’entoure, le jeune homme intrigue par son silence, serait-il la simple métaphore de cette ville qui porte son nom ? Alors que cette question vient à l’esprit, la détermination du réalisateur prend tout son sens, nous ramenant à notre propre conscience et aux tourments qu’elle comporte. Peut-être le jeune Paterson n’est qu’une version contemporaine du poète William Carlos Williams, nous incitant à nous tourner vers l’essentiel, sans pour autant nous forcer la main. C’est pourquoi il n’a pas de téléphone portable, même si cela pourrait lui être utile en cas d’accident… Derrière les gentilles péripéties, panne du bus, incident au bar, c’est une ville en incessante agitation qui ne parvient à faire réagir le jeune homme qu’à travers l’écriture. Il ne manquerait plus qu’il perde son carnet.

Conclusion : À travers une légèreté perturbante, Paterson aborde avec autant de mystère que de maturité les préoccupations chères à Jim Jarmusch. Il devient tant difficile de s’en tenir à nos sentiments les plus simples qu’il en inonde son film, le rendant dans cette sagesse presque peu crédible ou curieusement métaphorique. Un hommage encore une fois rendu à l’Amérique, la vraie, mais par dessus tout un récit universel qui encourage à l’observation et à la création.

© Illustrations Audrey Planchet

Paterson
Un film de Jim Jarmusch
Sortie le 21 décembre 2016

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