[Rétro Fête foraine] Les foires, berceau de l’exploitation cinématographique

A la fin du XIXème siècle, le cinéma n’était qu’une expérimentation scientifique. Son intérêt commercial était a peine entrevu par ses créateurs. Quand Felix Mesguich est embauché comme opérateur par Louis Lumière, celui-ci le met en garde : « Je ne vous offre pas un emploi d’avenir, mais plutôt un travail de forain. Ça durera un an ou deux, peut-être plus, peut-être moins. Le cinéma n’a aucun avenir commercial. » Pourtant, un des points majeurs qui favorisera son essor mondial instantané et populaire est, justement, l’exploitation de films en fête foraine.

La naissance du cinéma tel qu’on le connait aujourd’hui est le fruit d’une rencontre entre inventions techniques et intérêt commercial. Dans la première moitié des années 1890, Thomas Edison, aux Etats-Unis, invente le Kinétoscope – petite boite individuelle dans laquelle défile en continu de la pellicule 35mmn tandis qu’en France Emile Reynaud est le précurseur de la projection sur grand écran avec le Théâtre Optique. Contrairement au Kinétoscope individuel d’Edison, le Théatre Optique permet à un groupe entier de personnes de visionner une même œuvre. C’est alors qu’arrivent les frères Lumière, inventeurs du Cinématographe, un appareil révolutionnaire à la fois caméra et projecteur sur grand écran. Pendant ce temps, dans une logique concurrentielle, Edison abandonne son exploitation du Kinétoscope pour se concentrer, lui-aussi, sur une exploitation en grand écran. Il rachète le projecteur Phantoscope, inventé par Charles Francis Jenkins et Thomas Armat en 1895, et le rebaptise Vitascope. Ainsi, les deux précurseurs majeurs de l’industrie cinématographique sont nés.

L’arrivée du cinéma dans les fêtes foraines

Les Lumière et Edison se posent ainsi comme des vendeurs de films, ayant breveté leurs inventions. C’est là que commence réellement l’expansion du cinéma. Une partie de son exploitation passera par le biais des fêtes foraines, rassemblement où une grande partie du public – majoritairement provincial – pourra découvrir pour la première fois l’expérience cinéma. Présentés comme une révolution, les spectateurs peuvent venir découvrir les films d’Edison aux Etats-Unis, ou les Vues Lumière en France, titre donné aux films produit par les Frères Lumière, qui envoyaient leurs opérateurs partout dans le monde afin de capturer des moments de vie. C’est là que se présente une première promesse du cinéma : le dépaysement. Si les foires sont des lieux de rassemblement commerciaux, ils sont aussi des lieux de divertissement. Ainsi, la promesse du voyage dans le monde pour une modique somme plaît, le tout en étant assis dans son siège.

Parmi les différents forains à avoir diffusé des Vues Lumières, on trouve Charles Pathé. L’homme achète des films pour en avoir le droit d’exploitation et les présente à ses spectateurs. En faisant fortune avec ces projections, il décide d’investir dans la production de films et envoie des opérateurs à travers le monde afin de ramener des scènes typiques de l’étranger, et en permet l’exploitation et la vente. Le logo de sa société, qu’il fonde avec son frère, présente un coq gaulois. En quelques temps, Pathé Films devient une société tout aussi puissante que ses concurrents.

Transition vers le cinéma d’aujourd’hui

Le 4 mai 1897, lors d’une projection de films au Bazar de la Charité à Paris, un énorme incendie provoqué par un projecteur fait 120 morts, dont une majorité de femmes et d’enfants. Les victimes, qui faisaient partie de la haute société parisienne, s’étaient rassemblées pour une projection caritative de quelques films Lumière. L’événement malheureux entraînera une interdiction temporaire des projections de films en France. Les frères Lumière, qui n’avaient jamais cru au potentiel industriel de leur fameuse invention, voient ici probablement la fin d’une courte ère glorieuse. Quelques temps plus tard, alors que revient le droit de projeter des films à nouveau, la haute société boude les projections du Cinématographe, le pensant cause du terrible incendie. Pendant ce temps-là, le cinéma continue son ascension populaire au sein de son exploitation dans les foires. Ainsi, pendant presque 10 ans, la majorité des recettes des producteurs de cinéma proviennent de l’exploitation en foire.

En 1907, Charles Pathé décide de rationaliser son économie et favorise la location de ses films plutôt que la vente au mètre de pellicule. Ainsi il souhaite donner le privilège aux salles sédentaires qui commencent à émerger. En 1909, les autres producteurs suivent l’exemple de Pathé et refusent la vente au profit de la location. Cela marque un coup dur pour l’exploitation des salles foraines itinérantes en France.

Pendant ce temps aux Etats-Unis, les films sont diffusés dans des petites salles de fortune, les Nickelodeons, exploitées par un grand nombre d’immigrés européens à l’origine brocanteurs ou forains. Certains d’entre eux s’appellent Warner ou Zukor. Edison, peu satisfait de cette exploitation du cinéma qui passe outre son brevet, demande une redevance à toutes les salles de cinéma américaines. Il finit par fonder, en 1907, la Motion Pictures Patent Company (MPPC). Certains producteurs indépendants résistent alors au « Trust Edison » (un trust est une entreprise qui a une position dominante sur une industrie), et migrent vers la Californie où se trouve Hollywood. Jusqu’alors petit village, Hollywood deviendra, comme on le sait tous, la capitale mondiale du cinéma. Ces producteurs indépendants font évoluer les ambitions commerciales de masse du cinéma des origines vers une dimension artistique et narrative. Petit à petit, l’exploitation du cinéma, par la durée des films, et par les ambitions différentes des producteurs, quittent les foires pour une exploitation sédentarisée et à volonté plus spectaculaire.

C’est donc en ne répondant pas parfaitement à une demande d’un public, souhaitant voir évoluer le médium vers la narration, et en inspirant des artistes, que le 7ème art quitte petit à petit les foires. De ce départ, découlera le montage, le son, la musique ou la couleur. Tant d’outils qui continuent de construire le cinéma que l’on aime tant. Mais ses origines, mêmes foraines, ne sont pas oubliées, et reviennent parfois dans un fragment d’histoire ou de plan.

Sources : 
Petite histoire du cinéma forain – synapse-audiovisuel.fr
Le Cinéma américain à l’assaut du monde – iletaitunefoislecinema.com
Histoire du cinéma – Wikipedia
Cinéma Américain – Wikipedia
Les deux peuples du cinéma : usages populaires du cinéma et images du public populaire par Fabrice Montebello – cairn.info


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