Marc Webb : « mes enfants préférés à la télé ? Ceux de Stranger Things ! »

À l’occasion de la sortie de Mary, dans les salles le 13 septembre prochain, nous avons pu rencontrer son réalisateur, Marc Webb. Après les deux volets de The Amazing Spider-Man, le cinéaste revient à ses racines avec un drame beaucoup plus intimiste, porté par Chris Evans, Octavia Spencer et la jeune Mckenna Grace.

Qu’avez-vous pensé après avoir lu le scénario du film pour la première fois ?

Je venais de terminer les deux Spider-Man, qui ont été tournés l’un après l’autre et m’ont occupé pendant près de quatre ans. C’était magnifique, énormément de boulot et très risqué, et lorsque j’ai lu le scénario de ce film, je n’avais pas du tout la même appréhension ! Je me suis senti bien car je sentais que ce film pouvait être fait de manière beaucoup plus simple, et peut-être que c’était ce dont j’avais besoin : quelque chose qui soit amusant à faire, et ça m’a beaucoup attiré. En plus, mon père et mon grand-père sont mathématiciens, alors j’ai ressenti une certaine nostalgie à la lecture du script.

Ça changeait aussi de mes films précédents puisqu’ils étaient toujours assez romantiques, même Spider-Man avec Peter et Gwen, alors je trouvais ça assez intéressant de sortir de cette zone-là. Pour en arriver là, il fallait aussi trouver l’enfant pour le rôle, c’était un vrai challenge à mes yeux et ça me terrifiait, car je n’avais jamais travaillé avec un enfant acteur de cette manière. Quand j’ai retravaillé le script, je me suis avant tout concentré sur le fait de trouver cette petite fille. Heureusement, nous avons trouvé une super actrice !


Comment avez-vous trouvé Mckenna Grace (la jeune actrice qui incarne Mary) ?

Grâce à mon directeur de casting, David Ruben, qui était aussi derrière Big Little Lies à peu près en même temps. C’était assez amusant car on a vu certaines des petites filles qui ont aussi postulé pour la série et fini dedans, alors David était un peu sur deux choses à la fois, si l’on peut dire. Mckenna est déjà une actrice ! Elle a déjà joué dans quelques films et dans des séries, elle a tout simplement ce truc. Elle est capable de mener émotionnellement ses rôles, de pleurer tout en paraissant crédible, mais elle est aussi très amusante ! Elle était tout à fait capable de voir ce dont il était question dans les scènes où elle tournait, elle s’en imprégnait complètement, et ce d’une manière à laquelle je ne m’attendais pas du tout de la part d’un enfant et dès les premières journées de tournage. Elle me disait « je ne pense pas que Mary dirait qu’elle est désolée tout de suite, je pense qu’elle aurait besoin d’un peu d’espace ». Elle s’appropriait réellement son personnage et était très impliquée, et c’est ce pour quoi je l’adorais. Ce résultat est tout simplement venu d’énormément d’auditions, c’est quelque chose de très simple, mais aussi très pointilleux.


C’est amusant, car l’on dit toujours que la pire chose pour un réalisateur est de tourner avec un enfant et un animal…

Et oui, les deux en même temps ! En plus, McKenna est allergique aux chats, mais elle adore les animaux, alors c’était tout de même plus facile même si ses yeux se mettaient à gonfler quand on tournait trop longtemps avec le chat. Tout ce que j’ai à dire sur McKenna, c’est qu’elle a du talent, elle est disciplinée, et c’est vraiment un super enfant. Pour l’aider concernant l’atmosphère du film, je lui ai fait regarder La Barbe à Papa (Paper Moon en VO, de Peter Bogdanovich), afin qu’elle puisse comprendre que son rôle devait être assez sarcastique.

La première semaine, nous avons tourné dans les salles de classe avec Jenny Slate, qui incarne l’institutrice. Elle a préparé une leçon et on a fait entrer tous ces enfants qui n’étaient pas du tout acteurs, juste des enfants de l’école qui participaient en tant que figurants, puis McKenna s’est assise parmi eux. Jenny leur faisait la leçon pendant quelques heures, comme si de rien n’était puis elle allait, par hasard, poser des questions scénarisées à McKenna, qui allait ainsi commencer à jouer la scène. Les autres enfants n’avaient aucune idée de quand la scène commençait et se terminait, et ce qui était intéressant était de créer cette atmosphère réaliste, à laquelle McKenna pouvait s’identifier. Je pense qu’on est parvenus à éviter cette impression d’avoir deux facettes devant les yeux : la vraie McKenna et son rôle.


« Le film parvenait à déconstruire cette figure de la masculinité que [Chris Evans] pouvait avoir en tant que super-héros. »


Dans le film, tout n’est pas tout blanc ou tout noir, et le personnage de Chris Evans a aussi ses propres problèmes : quel aspect de la famille avez-vous souhaité privilégier, entre cet oncle furieux et cette grand-mère acariâtre et autoritaire ?

Je pense que le personnage d’Evelyn a quand même raison sur certains points, mais elle cherche davantage à satisfaire son ego. L’une de mes scènes préférées du film est lorsque ces deux personnages marchent ensemble et discutent après une audition, et ils ont presque une discussion amusante à propos du beau-père, et l’on ressent tout de même une sorte d’amour entre ces deux personnages malgré leur animosité. Ils ont leur relation malgré deux visions du monde très opposées.

Chris et Mckenna ont fait plusieurs auditions ensemble, et Chris était très investi sur ce projet. Il adore travailler avec de forts personnages féminins. Ce que j’aime à propos de lui, c’est qu’il a appréhendé la simplicité de ce rôle, un mec comme les autres à qui l’on peut s’identifier facilement, il ne l’a pas surjoué ! Ce malgré son bagage en tant que Captain America, qui est loin d’être négatif, qui jouait même en notre faveur puisque le film parvenait à déconstruire cette figure de la masculinité qu’il pouvait avoir en tant que super-héros. Il y a une certaine sensibilité, voire une vulnérabilité qui s’échappent de son rôle, et il a pris énormément de plaisir à jouer ça. Les acteurs sont sensibles, et il est difficile pour un homme d’exprimer sa sensibilité, et ce film était un bon endroit pour le faire. On n’attend pas forcément ça d’un film de super-héros alors que le genre de Mary demandait sûrement davantage de simplicité.


Le titre original de votre film est Gifted. En France, il sort sous le nom de Mary. Votre film parle-t-il davantage de l’enfant ou des adultes ?

Et pourquoi pas des deux ? C’est une question rhétorique. Tout le film porte sur les relations, et l’intérêt n’est pas de déterminer si Frank est le meilleur père possible pour un enfant ou s’il délivre la meilleure éducation qui soit, mais plutôt de voir comment lui se sent capable de le faire, tout en remettant en perspective sa relation avec sa mère. Il se sent particulièrement blessé par ses relations avec les autres, abandonné par sa mère et par son père. Il ne trouve pas beaucoup de points positifs à l’idée d’être proche de quelqu’un, ce qui le terrifie au plus profond de lui, et peut-être est-ce pour ça qu’il ne se sent pas capable d’élever Mary.


Est-ce que la simplicité de votre film explique son succès aux États-Unis ?

C’est une question intéressante, car je pense qu’il s’agit d’un film qui rassemble. Il était pensé pour être accessible, et les critiques ont dû être particulièrement gentils en disant « vous savez, si vous voulez vous sentir bien, regardez ce film ». Et ça ne me fait rien ! J’aime faire des « pop movies », qui soient si accessibles. Je pense qu’il est important de renforcer certains aspects de ce type de films, comme le fait de ne pas avoir une famille traditionnelle dans Mary, l’idée que nos familles se désunissent et que l’on puisse créer la nôtre. C’est risqué, cela demande des efforts, mais c’est quelque chose d’important et qui n’est pas non plus traditionnel. D’autant plus aux États-Unis, avec ce qui peut se passer en ce moment, le fait de construire sa famille suscite encore des questions morales que l’on évite dans ce film.

Le film ne porte pas vraiment sur la question des femmes dans la science, mais je trouvais ça important de montrer des personnages féminins qui soient mathématiciennes. Ironiquement, Les Figures de l’Ombre (où jouait également Octavia Spencer, NDLR.) a été réalisé après que l’on fasse ce film et j’ai aimé que cela montre à des petites filles, comme à ma nièce, qu’elles sont capables de faire des maths. Faire passer des messages progressistes dans des films accessibles, c’est ce qui me donne envie de faire du cinéma, c’est ce qui me fait sentir bien et ce même si le film n’est pas si ambitieux cinématographiquement. Mary n’est pas aussi intense que Manchester by the Sea, qui nous hante et nous prend vraiment par les tripes, mais je pense qu’il transmet un message fort et important, en tout cas à mes yeux. C’est au public d’en décider par la suite.


Vous avez dit plus tôt qu’il y avait deux chats pour « interpréter » Fred dans le film, était-il difficile de les trouver ? (Le chat n’a qu’un œil, dans le film, NDLR.)

Oui ! On a retiré l’un de leurs yeux en post-production. Vu que tout le monde ressent une certaine souffrance dans le film, on s’est dit que le chat aussi devait faire partie de tout ça. Au moment du casting, on cherchait un chat avec un seul œil, mais des vétérinaires nous ont dit que des personnes seraient capables d’éborgner leur chat exprès pour qu’il figure dans un film, donc nous avons vite fait marche arrière en dépensant un peu d’argent pour ça. Tourner avec les chats était un enfer ! Notre caméraman devait attendre derrière lui pendant des heures, alors qu’on tournait en pellicule, à le voir tourner la tête. Maintenant, je ne bosserai qu’avec des animaux en CGI ! (rires)


Bien que ce soit un film estival et léger, il a tout de même ses zones d’ombre : Frank ressent tout de même beaucoup de regrets envers sa famille, envers sa soeur pour l’avoir abandonnée…

Je pense aussi qu’il a énormément de regrets mais il ne se sentait pas capable de remplir ce rôle avant que sa soeur ne meure. Il pense qu’élever sa fille est quelque chose qu’il lui doit. Je pense que Frank se bat pour apprendre à éprouver de la gentillesse envers les gens alors même qu’il vivait dans une famille où celle-ci était prohibée. Apprendre à s’ouvrir aux autres est pour moi quelque chose de très héroïque.


« Ce que j’aime faire, c’est créer ces personnages masculins qui finissent par s’ouvrir et craquer. »


Est-il essentiel pour vous que le public se sente très proche de vos personnages ?

Bien sûr ! Je ne pense pas être aussi bon en matière de comédie, mais ce que j’aime faire, c’est créer ces personnages masculins qui finissent par s’ouvrir et craquer, car en tant qu’hommes on nous inculque de rester stoïques et de garder nos sentiments pour nous. Lorsque je regarde un film et que je finis par pleurer, je ressens une extrême forme de catharsis. C’est comme lorsque je me sens piégé devant un film, même si ce n’est pas toujours positif, il s’agit toujours d’une expérience. La catharsis nous permet de ressentir davantage d’émotions et d’y trouver un sens, c’est une sorte de soulagement que l’on ressent. Tom pleure parce qu’il perd Summer, Peter lorsqu’il perd Gwen, et là le personnage de Chris craque aussi : je ne sais pas pourquoi, mais j’adore voir des hommes craquer !


Dans (500) jours ensemble, vous collaboriez déjà avec une jeune Chloe Grace Moretz, un autre personnage féminin fort… mais aussi une enfant : quels sont vos enfants préférés au cinéma ?

Ceux de Stranger Things ! Ils sont géniaux ! J’adore l’amitié qu’ils ont entre eux, le fait qu’ils soient si héroïques. Compte sur moi (Stand by me, réalisé par Rob Reiner) était aussi un film incroyable : j’ai pleuré devant mais pas devant Stranger Things ! Il y a aussi Eliott, évidemment, dans E.T. L’Extraterrestre : je me souviens avoir regardé des vidéos des auditions que Spielberg faisait passer, et c’était une vraie leçon pour moi. Je les ai même fait regarder à Mckenna pour qu’elle voie ce qui était en jeu.


Entretien réalisé en table ronde avec nos confrères de : SmallThings, L’Info tout court, Dunno The Movie, Miss Bobby, Salles obscures et Au café des loisirs. Merci à Constance Fontaine et à l’agence Cartel pour l’organisation de cet entretien.

Découvrez également notre critique du film Mary!


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