[Critique] Manchester By The Sea, le tourbillon d’émotion !

Le changement est donc bien en train de se produire. À l’instar de notre paysage cinématographique français, un nouveau cinéma d’auteur américain est en train d’éclore. Plus honnête, plus créatif et plus en adéquation avec notre époque, ce nouveau cinéma contamine doucement tous les genres et les métamorphose. À l’instar de la SF minimaliste de Premier Contact la semaine passée, récit du pathos déchirant de Manchester by the Sea, complètement ravageur. Une oeuvre salvatrice tout autant dans son sujet que pour le cinéma américain.

Auteur-réalisateur, Kenneth Lonergan, 54 ans, s’est plus illustré comme scénariste que comme cinéaste. À l’oeuvre sur le survitaminé Gangs of New York de Scorsese, ce dramaturge converti au cinéma prend avec Manchester by the sea le total contre-pied de ces œuvres trop énergiques. Tandis que Joe, un père – veuf – décède, son fils se retrouve sous la tutelle de son oncle, Lee. Une tutelle dont le frère du défunt se serait bien passé, lui-même en proie au deuil depuis plusieurs années et préférant la solitude à la communauté. Un sujet sur la peur de l’autre autant que le ressenti face à sa disparition.

La peur de (perdre) l’Autre

Tandis que de nombreux films exploiteraient de manière très mélodramatique la situation, Lonergan fait le choix du réalisme. De manière sobre, teintée même de pudeur, le cinéaste ne force pas les émotions mais les laisse plutôt se dérouler, à leur rythme. De par son honnêteté et l’objectivité de son point de vue, Manchester by the Sea prend les traits parfois du documentaire avec sa caméra autonome, captant chaque moment de vie comme par surprise. Une véritable authenticité se dégage alors, nous rappelant très fortement les grandes œuvres de la modernité américaine. Et pourtant, rapidement, la fiction reprend le pas. Les relations qu’entretiennent les personnages tout autant que le traitement du deuil et de l’absence bouleversent de manière immédiate. L’ambiance, grandement aidée par une musique élégamment dosée, pourrait se définir par quelque chose de profondément triste et pourtant de terriblement salvateur – c’est en affrontant la douleur que l’on peut s’en échapper. Dès lors, les larmes coulent à flot, parce qu’il le faut, et que comme nos personnages on doit avancer. Des personnages bien évidemment crédibles et absolument empathiques grâce à des acteurs au sommet. 

Une justesse des acteurs

Mais donc, évidemment, la plus grande force de Manchester by the sea se trouve être son casting époustouflant – comme en témoigne son succès auprès des cérémonies. Lonergan dirigeant ses acteurs avec la même justesse qu’il écrit ses personnages, une psychologie à vif s’en dégage. Casey Affleck livre probablement la performance la plus profonde et déchirante de sa carrière : de son ton de voix si particulier à son physique « inexpressif« , il se met au service du film et magnifie son personnage. De même que Michelle Williams, dont les quelques répliques en appellent à nos sentiments les plus forts, nous terrasse. Des larmes et encore des larmes face à un tel duo et une telle virtuosité de direction d’acteurs. Comme aux heures de gloire de la modernité, le scénario sait parfois s’effacer, se mettre au second plan pour laisser place à l’humain, à la performance, afin de nous immerger au plus près des personnages – il y a vraiment quelque chose qui tient du cinéma moderne européen, entre le néo-réalisme italien et la Nouvelle Vague française. En cela, le film de Lonergan est d’autant une réussite que les monologues et les moments justes d’acteurs viennent dire quelque chose que le récit n’arrivait pas à expliquer, qu’il peinait à décrire. À savoir la peur et la détresse face à la mort, à l’oubli ou à la disparition de l’autre.

Un monde de fantôme

Car oui, le cinéma est par essence l’art de la croyance. On accepte (ou non) une réalité qui nous est proposée. Dès lors, on peut déclamer que le cinéma est un art de fantôme : regarder un film classique américain, c’est bien voir des acteurs aujourd’hui morts, donc des fantômes. Mais en jouant avec ses personnages, Manchester by the sea traduit à sa façon cette maxime. Il n’est plus question d’y voir des fantômes, mais de ressentir ces fantômes, de ressentir des personnages qui ne sont pas là. Lonergan use d’une mise en scène brillante et intelligente pour, plus que nous faire comprendre (la compréhension de la situation arrive bien plus tard), nous faire sentir le manque que ressentent les personnages, le vide qui les accompagne. Ce traitement du récit et de ses personnages, le film le fait tout au long. Ainsi, ce sentiment de vide à l’écran viendra, par exemple, métaphoriser la perte du père. Comme si l’absence était un personnage qui ne se manifestait pas mais dont la présence crèverait l’écran. 

Conclusion : Comme un remède pour le cœur, Manchester by the Sea est une oeuvre profondément humaniste qui sublime les émotions et les rend vivantes. Dès lors, les personnages tout autant que le récit ne sont que étapes intermédiaires afin de nous amener à un autre état, de nous faire accepter le deuil, d’aller vers l’avant. Une oeuvre profondément moderne et virtuose !

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