Série TV : « Let me take a Selfie »

Malgré des débuts difficiles (communs à toutes les séries comiques de la rentrée), ABC semble avoir commandé des scripts supplémentaires pour Selfie. Alors qu’on s’attendrait plutôt à son annulation, ABC semble envoyer des signaux de confiance (ou de réécriture ?)… À cette occasion, Silence Moteur Action revient sur les premiers épisodes de Selfie.

Découvrez la bande-annonce de la première saison de Selfie ci-dessous…

Pygmalion 2.0

Eliza Dooley (Karen Gillan, qui ne vous est pas tout à fait inconnue si vous êtes fan de Doctor Who) est très jolie et provocante. Elle attire tous les regards, les bons comme les mauvais, et les accueille comme autant de signes de gloire. Pour booster sa popularité, Eliza investi tous les espaces de communication qui sont à sa disposition et passe son temps accrochée à son téléphone. Les réseaux sociaux n’ont évidemment plus de secrets pour elle jusqu’au jour où un événement très privé va devenir très public. Ridiculisée devant ses collègues de travail, abandonnée par ses « amis », elle prend conscience que cette prétendue notoriété et ces fausses amitiés ne valent pas grand chose et qu’à la moindre occasion tout ce qu’elle croyait acquis sera réduit à néant. Prise à son propre jeu, cette rupture humiliante aura un effet à la fois dévastateur et salvateur sur Eliza qui va alors s’embarquer dans une aventure un peu particulière. Au lieu de collectionner les amis en ligne, Eliza décide en effet de se trouver de vrais amis, de se réinventer. Subjuguée par Henry Higgs (John Cho), petit génie de la communication, Eliza caresse l’espoir que cet expert d’un drôle de genre puisse redorer son image dans le monde réel. D’abord réticent, Henry accepte finalement le défi.
Oui, vous l’aurez compris Selfie trouve sa source dans My Fair Lady (Oscar du meilleur réalisateur en 1968), adapté de la comédie musicale à succès de Broadway, inspiré d’une première version cinématographique (Oscar du meilleur scénario en 1938) portant à l’écran la pièce de théâtre Pygmalion, publiée en 1913 par George Bernard Shaw qui semblait avoir un petit faible pour Ovide et la mythologie grecque. Car Pygmalion était un sculpteur chypriote qui se désolait de la débauche féminine et s’était résolu au célibat. Pourtant, admirant la beauté d’une de ses statues, il fini par concevoir de l’amour pour cette femme inanimée. Touchée, Aphrodite insuffla alors la vie à Galatée pour que se réalise cet amour extraordinaire. On sait bien sûr où va nous emmener ce Selfie, Eliza Dooley apparaissant comme une version moderne d’Eliza Doolittle et Henry Higgs aka Pygmalion, celle de Henry Wiggins… la technologie, ce nouveau langage, en plus.

La sitcom patine sur ABC

Après un bilan en demi-teintes pour les sitcoms de l’été, avec Mystery Girls annulée en raison d’audiences catastrophiques (la présence de Jennie Garth n’aura à l’évidence pas suffit pour sauver une Tori Spelping finie), et le renouvellement de la mignonne (mais pas ébouriffante d’originalité) Young and Hungry, ABC entame sa rentrée en difficulté avec une Manhattan Love Story qui ne passionne pas les foules et qui ira sans doute rejoindre la longue liste des rebuts de ABC au cimetière des séries comme les Don’t Trust the B– in Apartment 23, Family Tools, How to live with you parents (for the rest of your life), Back in the Game avec Maggie Lawson, Super Fun Night de et avec Rebel Wilson, Trophy Wife avec Malin Ackerman, Mixology… Non, non on a pas fouillé dans les poubelles de ABC pour trouver quelques séries annulées de-ci de-là, on ne vous parle que des annulations de la saison 2013-2014 (liste non exhaustive en plus). Car si Modern Family, The Middle et Last Man Standing se maintiennent sur ABC, la chaîne peine clairement à installer une nouveauté dans ses grilles de programmation. Faisant face aux assauts de la concurrence, ABC cherche encore la bonne formule.
C’est dans ce contexte, qu’elle tente un My Fair Lady revu et corrigé. Alors qu’un projet de reboot de My Fair Lady a été abandonné en 2008, ABC décide d’en faire une sitcom. Sur le papier on a envie de dire why not ? Et pourtant, Selfie n’attire que 5,3 millions de téléspectateurs pour son premier épisode (disponible sur la toile dès le mois d’août). 5,3 millions de téléspectateurs pour un premier épisode, c’est peu, c’est même totalement insuffisant pour une chaîne de cette taille. Sans compter la perte de 1,6 millions de téléspectateurs constatée dès la semaine suivante. Pourtant, Selfie n’enregistre qu’une perte de 300 000 téléspectateurs supplémentaires pour sa troisième semaine, signe que Selfie est soit en train de se stabiliser, soit entame une lente agonie. Force est de reconnaître que Selfie, en jouant sur la nostalgie d’un film culte, sur un aspect moderne et hyper connecté et sur un casting relativement audacieux, n’a pas provoqué l’engouement espéré. Alors on s’interroge… pourquoi la magie n’opère-t-elle pas ?

La rom com : stop ou encore ?

On vous a parlé à plusieurs reprises de ce retour en force de la comédie romantique sur les écrans américains et de ce que cela nous inspirait ici, ici ou ici. Et pour le moment, on en pense pas moins.

Femme qui fait un selfie, femme à moitié dans…

Après les teenage years, le lycée, la banlieue américaine et ses petits travers, Emily Kapnek (Suburgatory) déplace le curseur de quelques années et nous amène dans le milieu des youngs adults et celui de l’entreprise. N’hésitant pas à confronter de façon abrupte et pas très subtile jeunesse délurée et maturité chiante entre attraction maladive et total rejet des technologies, conception des mœurs, etc… Selfie a-t-elle une chance de nous intéresser ? Déjà on se demande si il fallait aller jusqu’à nommer cette sitcom « selfie ». Entre opportunisme flagrant et effet de mode retombe, on a envie de crier stop à l’invasion des selfies. Une fois cela dit, Selfie propose une vraie réflexion sur la technologie, sur la place qu’elle a prise dans nos sociétés modernes. D’un côté on a la reine des réseaux sociaux qui lui donne une importance démesurée sans pour autant être « performante » dans la « vraie » vie, de l’autre un total réfractaire qui se pense adroit dans ses rapports aux autres mais qui ne l’est peut-être pas autant qu’il semble le croire. La pro-technologies est une jeune femme insouciante qui évolue dans un monde factice sans s’en rendre compte alors que l’anti est un aigri insatisfait et donneur de leçon. Wahou, admirez la profondeur du propos. Le problème avec ces deux portraits n’est pas qu’ils soient en totale opposition, bien que faciles et caricaturaux à souhait (c’est souvent le cas dans la rom com), non cela va au-delà. Le propos est gênant dans la mesure où il prétend définir ce qui est bien ou pas. Selfie publie un code de bonne conduite moralisateur… et daté ? Alors que les séries qui fonctionnent sont généralement subversives, Selfie nous propose de rentrer dans le rang. Or, il y a quand même quelque chose de pas très glorieux dans ce portrait de femme-objet (aux mœurs forcément légères parce que dépendante des réseaux sociaux ?), adepte de la mini, qui use de petits trucs et astuces pour améliorer ce que la nature lui a donné, qui rapplique en courant aux sextos de son collègue et qui va être remodeler par un homme plus âgé. Habituée de la caricature, Kapnek tombe parfois dans un propos sexiste pas très bien mesuré. Rendez-nous Audrey Hepburn…

Instafamous Factor

Maître de la communication dans une entreprise pharmaceutique, Henry va appliquer à Eliza ce qu’il fait aux produits dont les consommateurs se sont détournés (humm humm sexiste humm humm) et la « rebrander». C’est exactement ce dont Selfie a besoin. Il faut revoir l’emballage. Après un premier épisode horripilant pouvant rebuter par son côté too much, principalement dû à une mise en scène qui s’embarrasse d’animations intégrées à l’écran suggérant la communication sans parvenir à la classe d’un épisode de Sherlock. Outrancier, caricatural, super fashion, dopé à la musique pop, aux couleurs flashy, exposé à un flot de paroles ininterrompues, Selfie doit elle aussi se dépouiller, se « rebrander », se défaire de tout son fourbi pour vraiment nous séduire.
Selfie le sait pertinemment et ralenti la cadence dès son pilot avec la séquence du mariage qui nous amène à celle de la pluie (lieu commun de la rom com. On est débarrassé, c’est fait!). La séquence du mariage ouvre ce qui peut être considéré comme le premier défi d’Eliza. Chaque épisode se construit en effet autour d’un défi qui doit conduire à une leçon, à une remise en cause, à prise de conscience qui va être à la base de la transformation d’Eliza, va faire évoluer sa relation avec Henry et surtout, surtout faire intervenir des personnages extérieurs au couple Eliza-Henry. Le milieu de l’entreprise n’a pas été choisi au hasard et on ne boude pas notre plaisir à découvrir Charmonique (Da’Vine Joy Randolph en grande forme), son fils, Larry (Brian Huskey) et les autres qui nous mènent de réunions, en missions stalking, en passant par des happenings, des missions baby-sitting… le tout servi par des acteurs drôles et convaincants et des dialogues inspirés. Selfie fait au mieux pour se simplifier sans perdre son identité survitaminée et on craquerait bien pour elle finalement. Le côté prétentieux des premières minutes s’efface pour laisser place à une vraie sitcom fluide, agréable et fun.

De l’autre côté de la biatch

On a eu du mal à statuer sur le cas Selfie, parce que oui, le côté My Fair Lady nous intrigue et que le tandem Karen Gillan-John Cho fonctionne plutôt bien. Aussi, malgré un premier épisode qui nous a laissé mi-figue, mi-raisin, on a décidé de laisser la porte ouverte et de lui donner une chance de se rattraper sur les épisodes suivant avant de crier à l’œuvre sexiste révoltante. Et on a peut-être eu raison d’attendre… On a pas une biatch, mais deux. Eliza est certes une jeune femme exubérante à l’humour assassin et volontiers méprisant, mais Henry est aussi une biatch à sa façon. C’est un cynique. Il juge. Il blesse. Pourtant, au-delà de ces attitudes, de ces façades, le vernis craque. La première est un ancienne moche qui refuse d’être ignorée, le second est un invisible qui évolue dans l’ombre et qui se laisse gagné par elle. Leurs deux mondes viennent de se percuter et cela fait forcément des étincelles. Ces deux personnages coincés dans des postures viennent de rencontrer leur antithèse et donc de tomber sur la personne sur qui le subterfuge ne prend pas. La première va devoir arrêter de se regarder le nombril, cesser de vouloir être au centre de l’attention, d’être dans la lumière alors que le second ferait bien de s’affirmer plus. La première va devoir abandonner un peu de sa lumière avant de se brûler et l’autre va devoir assumer le fait d’en vouloir un peu. Plutôt que de vouloir jouer la sitcom branchée, Selfie aurait eu tout à gagner à jouer la carte rom com jusqu’au bout. Il y avait de la place pour cette relecture de Pygmalion sans l’encombrer de tout ce fatras tape-à-l’oeil. Le premier épisode était bien évidemment un risque calculé, une provocation pour Kapnek qui espérait que ses personnages dépasseraient la caricature pour nous toucher et nous conquérir à petits pas, or le téléspectateurs aura fuit avant que Kapnek joue sa véritable partition… dommage. Mauvaise tactique pour cette série qui réussi pourtant à ce seul niveau ce qu’elle promettait, à savoir une comédie romantique gentillette, mielleuse à souhait qui pourrait bien nous mettre du baume au cœur durant nos soirées automnales un peu tristes.

Ironie du sort, dans ce monde où tout va vite et où la technologie est devenue indispensable quoiqu’on en pense, Selfie se retrouve condamnée parce qu’on a plus le temps, on ne prend plus le temps de se laisser gagner par son intrigue. Racoleuse, Selfie pourrait bien s’être grillée à vouloir en faire trop. Et pourtant, elle réussi quand elle se concentre sur son sous-texte romantique et abandonne les animations mal-venues. Aussi, si vous avez lâché Selfie après le premier épisode, on a un peu envie de vous dire « revenez »… comme les 400 000 téléspectateurs qui sont revenus pour le quatrième épisode de la série qui atteints donc 3,8 millions de téléspectateurs. Tout n’est peut-être pas perdu pour ce Selfie.

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