[Critique] La La Land : couleurs et mouvements

Comme un vibrant hommage au cinéma et notamment aux musicals, tant hollywoodiens que français, La La Land s’accueille les bras (et oreilles) ouverts. Au cœur de la nouvelle génération du cinéma auteur américain émergeant, le cinéaste Damien Chazelle réussit à mixer passé et présent. À travers La La Land, on suit le parcours de Mia (Emma Stone) et Sebastian (Ryan Gosling), deux personnages que tout semble opposer et qui, pourtant, vont tomber amoureux l’un de l’autre. Tandis qu’elle rêve de cinéma, lui rêve de musique. Ensemble, leur amour les guidera à travers un Los Angeles jonché des ruines du passé – tantôt un tag représentant Chaplin, Keaton ou Monroe, tantôt un club de jazz ou une salle de cinéma en perdition. Ensemble, à partir du passé, il forgeront l’avenir de leurs rêves. 

En décembre dernier, le coup d’envoi était lancé avec Manchester by the sea de Kenneth Lonergan. Le premier film de cette tétralogie, initiant un nouveau cinéma d’auteur, posait la question du deuil et des fantômes avec une émotion et un réalisme déconcertants. Il y a quelques semaines, le Nocturnal Animals de Tom Ford s’aventurait sur le thème de l’art et de sa place dans nos sociétés, sans pour autant délaisser la problématique de l’identité. Un sujet qui fera toute la puissance et la beauté de Moonlight dans quelques semaines. Le film de Barry Jenkins évoque l’idée de croire en ses rêves, de ne laisser personne d’autre que soi-même décider qui l’on veut être. Évoquer ces 3 films et les lier à La La Land n’est pas une aberration, tant chacun d’entre eux semble répondre au suivant. La La Land synthétise bien tous ces questionnements (croire en ses rêves, la question de la réalité, l’art), avec – il faut l’avouer – un optimisme plus fort. Pour autant, le film est tout autant une oeuvre fixée à notre époque que profondément passionnée du passé, et appelle à croire en ses rêves.

Maniérisme face au passé

Lors de son passage à Paris en présence de ses deux acteurs fraîchement lauréats d’une multitude de Golden Globes, le cinéaste/auteur Damien Chazelle nous expliquait l’origine du projet. Pour lui, il s’agissait de faire répondre les musicals hollywoodiens des années 40 aux comédies musicales françaises de la Nouvelle Vague en accumulant des références, plus ou moins subtiles. A commencer par l’affiche du film, sur laquelle les deux acteurs rejouent la scène culte de Chantons sous la pluie, tandis que le film lui-même s’ouvre en précisant qu’il a été tourné en CinemaScope. Ce format de pellicule historiquement hollywoodien et très complexe, visant à écraser l’image lors du tournage puis à la réagrandir lors de sa projection en salle, lui donnant notamment un aspect très allongé, est un hommage au cinéma américain. Les personnages, quant à eux, se mouvent dans les studios de la Warner, parlent de Casablanca et rêvent d’être une star à la Bergman ou à la Miles Davis. L’épilogue du film s’amuse même à imiter formellement Un Américain à Paris dans ses décors ! Cependant, et comme le laissait présager le français parfait que parlait Damien Chazelle, La La Land s’inspire tout autant de notre french cinema. Du physique d’Emma Stone – qui nous évoque Catherine Deneuve dans les années 60 – aux différentes chorégraphies, il y a un véritable hommage à notre Nouvelle Vague. Même Jean-Luc Godard y passe avec dans l’ouverture du film une reprise de Week-End (peut-être l’un des films plus abordables du cinéaste). Mais tout autant que le film emprunte surtout à Chantons sous la pluie pour le cinéma américain, il pioche surtout à notre cinéma national dans l’oeuvre de Jacques Demy, de la plastique des Demoiselles de Rochefort à Lola en passant bien sûr par Les parapluies de Cherbourg (les cartons des saisons rythmant les deux films). Entre grands classiques et chefs d’œuvre, Chazelle ne se laisse pas impressionner et joue de toutes ces références avec une agilité déconcertante. Il a conscience de l’héritage cinématographique qu’il mixe, et plus que leur rendre hommage, il les inscrit directement comme un enjeu dramatique. Chacun des deux personnages incarnés par Emma Stone et Ryan Gosling évolue dans les rues de la Cité des Anges en apprenant du passé pour aller vers l’avenir. Il n’est jamais question, ici, de se terrer dans un maniérisme peu utile. Au contraire, tout est dosé et vient servir le récit.

Croire en ses rêves !

L’exemple le plus intéressant de cet hommage du passé et de sa compréhension pour aller vers l’avant tient dans l’utilisation du jazz. S’il en avait fait le sujet principal de Whiplash, Damien Chazelle s’en sert ici avec un sous-texte passionnant. En souhaitant réanimer un genre musical qui se meurt (à l’instar de Chazelle réanimant sous nos yeux la comédie musicale), le personnage campé par Ryan Gosling réussit à créer quelque chose d’hybride, profondément nouveau ! La La Land ne traite donc pas du passé juste pour la forme. Comme expliqué précédemment, le film s’inscrit profondément dans notre société, dans nos mœurs – le jeu sur la technologie, par exemple, nous ramène souvent de manière burlesque au présent. Avec la montée depuis quelques décennies d’une culture pop vient aussi la désillusion. Issu de la génération Y, Damien Chazelle parle avec justesse des rêves qui sommeillent en chacun, de nos envies et de nos fantasmes. Il en appelle à y croire, à nous battre pour devenir qui l’on veut. Il n’est pas question de s’abandonner à notre sort mais, comme les personnages, de se donner les moyens d’y arriver (« The Fools Who Dream« ). Le film traite avec honnêteté la question de la réalité, de la société de consommation (le personnage d’Emma Stone se plaignant que pour tous les castings qu’elle fait, elle trouve toujours des versions d’elle plus jolies, intelligentes, talentueuses). Le film mixe élégamment toutes ces idées profondément contemporaines à notre société, bien évidemment aidées par la bande originale. Car si les musiques évoquent d’une certaine manière une époque révolue, elles n’en restent pas moins définitivement originales, créées pour le film : là encore, on comprend le passé pour construire le présent. Tous ces méta-discours viennent donner une richesse peu égalable au film. Nos personnages ont conscience d’être des personnages, ils sont des reflets de nous-mêmes. Il est intéressant d’observer l’image matérielle qu’occupe le passé dans le film : nos personnages sont nourris par des stars d’un ancien temps (le poster dans la chambre d’Emma Stone, l’amour de Ryan Gosling pour des grands musiciens de jazz). Ce passé est même matérialisé, notamment par le cinéma qui passe des vieux films ou le club de jazz. Cependant, les deux personnages construisent leur carrière sur les cendres de ce patrimoine, en gardent l’ossature pour mieux l’habiter, s’en détachent pour mieux le faire revivre, vont de l’avant pour mieux lui rendre hommage.

Hommage enjoué et vibrant au cinéma hollywoodien et français, La La Land n’en reste pas moins une oeuvre puissamment contemporaine. Outre son optimisme et son aspect divertissant, le film en appelle à croire à nos rêves, à ne jamais céder et à apprendre de son passé pour construire notre futur. Émouvant, intelligent et – il faut le dire – musicalement incroyable, La La Land est un film incontournable.

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