[Interview] Yan England, pour 1:54

Dans le huitième arrondissement de Paris, l’heure et demie d’interview a filé à toute allure. Nous étions dans les locaux du distributeur ARP Selection pour rencontrer Yan England, le réalisateur de 1:54. Dans cette salle plutôt cosy, décorée de nombreux masques en bois et des fauteuils assortis, le cinéaste égaye la pièce avec son accueil chaleureux et dynamique. Emporté par la joie de présenter son premier long métrage partout en France pendant une dizaine de jour, Yan England fait de grands gestes en parlant, il rigole et se reconcentre très vite lorsqu’il aborde des sujets graves et pesant. Beaucoup de réponses du réalisateur sont appuyées par des exemples concrets, des témoignages d’étudiants et d’adolescents qui sont allés lui raconter leur histoire à la fin du film. Dans cette interview, nous avons beaucoup parlé de Tim, interprété par Antoine-Olivier Pilon (vu dans Mommy). Il est le bouc émissaire de Jeff, joué par Lou-Pascal Trembley.

A LIRE : NOTRE CRITIQUE DE 1:54


Le synopsis ne dit rien. J’ai cru que j’étais partie voir des gens courir pendant 1h30 en suivant de loin leurs quelques péripéties au lycée.

*rires* Mais tant mieux ! Je veux que les spectateurs y aillent en se demandant à quoi ils vont avoir affaire. Thriller ? Thriller sportif ? Comédie ? Drame ? On ne sait pas trop et c’est aussi, je l’espère, ce qui donne un peu de force au film.


Deuxième venue en France pour 1:54.

Oui ! Quand on a montré le film la première fois à Angoulême en août dernier, c’était la première mondiale. Les gens ne savaient pas de quoi parlait le film. Il n’y avait pas de sous-titres pour le québécois. On a remporté le prix étudiant et Antoine (Olivier Pilon) a remporté le prix du meilleur acteur du festival. Tout ça c’est du bonus. C’est incroyable.


Ça devait être rassurant pour un premier long métrage.

Au-delà du premier long métrage, c’est la réaction du public qui rassure. Les gens sont embarqués dans l’histoire de Tim. Tout le film se passe de son point de vue. On est avec lui, il est dans toutes les scènes du film, sauf deux. Ce n’est pas une critique des étudiants, c’est pas une critique des parents ou des enseignants. Si on ressent de la pression en tant que spectateur, c’est qu’on vit ce que Tim vit. Mon objectif c’était ça. C’était que les gens puissent vivre ce que le personnage vit dans le film, et donc se connecter à lui. Les spectateurs d’Angoulême ont été mon premier baromètre. On a eu quatre projections là-bas. Je me rappelle d’une jeune fille qui est venue, c’était une collégienne. Elle vient voir 1:54 à sa première projection et à la fin du film elle est chamboulée alors on en parle. Elle me dit qu’elle subit du harcèlement en ce moment, depuis une année. Elle m’annonce qu’elle reviendra voir le film le lendemain avec ses copines. Et elle l’a fait. C’est comme ça que l’info commence à circuler. J’ai aussi eu une grand-mère qui est venue à une des projections. Puis pareil, le lendemain elle revient avec sa petite fille qui était au lycée.

En plus de ça, j’entends souvent des témoignages de gens qui viennent me parler seul à seul après le film quand je viens le présenter. Toujours à Angoulême, un garçon vient me voir et il me dit « Tu vois, ce que le personnage de Tim vit, moi je le vis depuis plusieurs années ». Bon d’accord. Il s’en va après qu’on ait discuté, il est chamboulé aussi. Je le revois le lendemain. Il a ramené son père, sa mère, ses grands-parents et sa sœur. Sa famille ne savait pas ce qu’ils allaient voir. C’est le père qui est venu me voir au bout de trois jours de festival et il me raconte que sur le chemin du retour, tout le monde était un peu choqué. Puis il me dit que son garçon leur a avoué que lui aussi, comme Tim, il était harcelé. Le message passe plus facilement par un « Vous voyez ce que Tim subit ? Eh bien c’est pareil pour moi ». Les parents n’étaient pas au courant. Ça a ouvert ce dialogue. Et depuis, j’entends des histoires comme ça partout. Le film a l’énorme chance d’être présenté dans plusieurs pays et c’est malheureusement partout pareil. De l’Australie jusqu’en Corée du Sud. Mais ce qui est bien c’est qu’il y a une ouverture de dialogue qui se crée. Le principe du harcèlement, c’est la loi du silence.


Vous avez atteint votre objectif principal avec cette ouverture du dialogue ?

Je ne m’attendais même pas à ça. Au début je voulais juste raconter une histoire. Je voulais faire vivre des émotions. Evidemment, ce n’est pas autobiographique. Ce n’est pas non plus la biographie d’un seul étudiant. Mais tout ce qui se passe dans le film est vrai. Je n’ai rien inventé, tout part de témoignages. J’ai une grande proximité avec la jeunesse. Je connais la réalité des jeunes et d’ailleurs, de par le métier d’animateur d’émissions pour jeunes, ils aiment se confier à moi. Il n’y a pas le décalage qui se crée avec d’autres adultes quand on quitte le monde du collège et du lycée. Certaines personnes me disent « Tu voulais raconter une histoire que sur le harcèlement ! ». Non. Ce n’est pas un documentaire parce qu’il y a tout le côté sportif. Moi, en vrai, je cours le 800 m, je fais de la natation, du tennis, bref j’aime tout faire ! Je connais bien les notions de dépassement de soi, de compétition, de se donner des objectifs pour les atteindre. Mais il y a aussi la rivalité. Certaines rivalités sont bonnes mais on en a aussi des mauvaises. C’est pareil dans le film et en plus il y a toutes les réalités de l’école. J’ai eu de très très bonnes discussions avec ce film. C’est ce qui me plait quand je vais présenter le film.


En plus des salles, vous avez envie que votre film soit montré dans les lycées ?

Oui, pour moi c’est hyper important ! C’est un de mes plus grands souhaits pour les lycées et les collèges. Mais il faut que les élèves soient emmenés au cinéma. Le cinéma est une zone neutre. Il n’y a pas de codes en fonction de là où tu t’assieds, comme dans une classe. L’école c’est une petite société et pour certains, c’est la maison du bourreau. Alors parler de harcèlement là-bas, non, c’est trop difficile. La beauté du cinéma, c’est qu’il n’y a plus de hiérarchie. Tu es devant un énorme écran avec du son partout. Là tu peux te mettre devant, milieu ou dernier rang, ça ne change rien. Tu auras l’impression d’être seul devant l’écran et plongé dans le noir en plus. C’est pour ça que nous, les mecs, on se laisse souvent pleurer dans une salle de cinéma. On croit qu’on est seul. Et je note que les discussions post-projections permettent aux gens de s’exprimer et de donner la parole à tous. On a un lycée privé qui est venu voir le film. Et là, un adulte me dit : « Excusez-moi mais les commentaires que Tim lit sur Internet, c’est un peu cliché, c’est exagéré, ce n’est pas comme ça en 2017 ! ». Et là je leur dis : « Premièrement vous devez savoir que les commentaires que Tim lit, je ne les ai pas écrits. Je suis allé sur Internet, je les ai copiés, tel quel, j’ai changé les noms et je les ai collés dans mon scénario. » Et là, les gens sont choqués. Il y a des profs qui me disent : « Chez nous le harcèlement ça n’existe plus, on a beaucoup travaillé dessus ». Une jeune fille lève la main et répond à cela en disant : « Détrompez-vous. Je vis ça tous les jours, en ce moment même, et je viens à votre école. » Et là forcément y’a un silence. Elle continue en disant : « Moi, je mange dans les toilettes. Je déjeune, dans les toilettes. Bien sûr vous ne me voyez pas. Mais je le vis ». Et sa grande sœur était là aussi, à côté d’elle, et elle n’était pas au courant. C’était le choc, sa grande sœur était à terre.

Dans le même genre de révélations, j’ai une jeune fille qui vient me voir et elle me dit : « Moi dans la vie mon meilleur pote, c’est un mec. Y’a pas de sentiment amoureux, on se connait depuis qu’on a 6 ans. Je connais tout de sa vie, il connait absolument tout de la mienne. Il y a deux semaines je reçois un appel de ses parents. Ils me disent « Voilà Jasmin a fait une tentative de suicide, il est à l’hosto. » Quoi ? ! » Elle me raconte ensuite qu’elle va le voir à l’hôpital et qu’elle lui demande : « Mais c’est quoi ça ? Qu’est-ce qu’il t’arrive ? », et là il lui avoue que depuis six mois, il est victime de cyber-harcèlement. Elle n’était pas au courant. C’est sa meilleure amie ! Ils se disent tout ! Et c’est ça le problème, c’est le silence ! Et c’est ça, 1:54. Je le dis avec toute l’humilité possible, mais les gens me disent qu’avec le film, ils réalisent certaines choses, ils prennent conscience de certaines réalités.


Vous savez toujours quoi répondre à ces personnes ?

Oui mais il faut d’abord les écouter. Et puis des fois je ne m’attends pas aux histoires qu’on vient me dire. L’autre fois, deux garçons viennent me voir, deux grands gaillards. Ils ont la gorge nouée et je vois qu’ils tremblent, qu’ils ne sont pas bien. Ils ne pleurent pas parce que « ohlala ce sont des garçons », par fierté ! Mais je sens quelque chose. Ils me demandent à me parler en privé et ils me disent : « Nous on est au lycée, tu vois on vient de se rendre compte avec le film que depuis le collège, il y a un mec qui est Tim. C’est un Tim… Et on vient de se rendre compte qu’on est les Jeff », et ils se mettent à pleurer.


Ils se sont rendus compte que leurs blagues, ce qu’ils font subir aux autres « pour rire », c’est beaucoup plus grave.

Exactement. Je dis souvent à des groupes scolaires : « Les filles, entre copines, je le sais que ça vous arrive pour rire de vous traiter de salope, de ci, de ça. Ou les mecs de pd, etc. ». Mais la définition du terme « salope » n’est pas la définition de la personne sur laquelle le mot est utilisé mais on l’emploie quand même. Ils ne savent pas que la copine à qui tu le dis, elle a peut-être passé une mauvaise journée. Toi, tu la traites une fois de salope mais ça fait peut-être 15 fois qu’elle entend ça en un jour, « en blague », « pour rire ». Pour elle c’est autre chose.

Ce qui a changé surtout, c’est qu’avant, avec le harcèlement scolaire, c’était scolaire. Tu partais de l’école, tu rentrais chez toi, tu avais une pause. Bon, ok, ça recommençait le lendemain mais tu avais un peu de répit quelques heures. Là, avec Internet et les téléphones, ça te suit jusque chez toi. Tu vois ça, c’est dans ta poche. C’est sur toi, partout tout le temps.

Je te raconte une dernière anecdote. Celle-ci c’est sur le tournage. Mon but c’était d’être hyper réaliste, authentique.


Oui j’ai lu que vous tourniez dans un lycée que vous n’aviez pas du tout remodelé, avec de vrais lycéens, et que vous utilisiez leur temps de pause pour filmer des séquences.

C’est ça ! Je m’étais présenté à eux en leur disant : « Voilà, on tourne un film pendant plusieurs jours, mais faites comme si on n’était pas là. » La scène qu’on voit dans la bande annonce, où Jeff envoie de la nourriture sur Tim, je l’ai tournée avec des vrais élèves autour et leurs réactions sont naturelles. Il y a 1 200 étudiants qui sont là, en train de manger, ils font leurs trucs et là ils voient ça. Forcément ils réagissent. Il y en a qui sont choqués, d’autres qui rigolent, la plupart font comme si rien ne se passait, ce sont de vraies réactions. Ça rend l’ambiance du film plutôt authentique je pense. Il faut savoir que Antoine-Olivier (Tim) et Lou-Pascal (Jeff) sont très, très, très potes dans la vraie vie. Pendant le tournage, je leur ai interdit de se parler en dehors de nos heures de boulot pour garder cette rivalité. Et, après trois ou quatre jours à tourner dans le lycée, les acteurs ne sont plus des acteurs mais ils représentent une partie intégrante du quotidien de l’école. Ils se croisent dans les couloirs comme de vrais étudiants. Et là, il se trouve que Lou-Pascal se faisait ouvrir les portes quand il arrivait à l’école. Les gens lui souriaient, beaucoup de gens lui proposaient de manger avec eux. Il se promenait dans l’école et il était vraiment respecté. A l’inverse, Antoine, après trois jours de tournage, il commençait à se faire bousculer, il se prenait des mains dans les cheveux, des petits commentaires par-ci, un autre par là… Et tout ça, je l’ai appris huit mois après le tournage, à Angoulême, quand les acteurs ont décidé de révéler ça au public. Non mais attends, ça veut dire que moi, j’étais là, sur place, avec eux, avec mes acteurs, avec une caméra, j’aurais dû tout voir, et je n’ai rien vu !


Et pour Antoine-Olivier, ce n’était pas trop difficile moralement ?

C’était très éprouvant et il l’a dit lui-même. Tant physiquement que moralement.


D’ailleurs parlez-moi de l’entraînement sportif.

Je me suis dit : « Non vous n’allez pas y échapper, il faut que vous vous entraîniez vraiment ! ». Chacun de leurs petits muscles leur faisait mal. C’était dur. Pour Antoine, on a commencé quelques mois avant le tournage. Lou-Pascal s’est un peu moins entraîné lui. Antoine avait parfois même des difficultés à marcher tellement c’était physique. Mais ces deux gars ce sont ce qu’on appelle des troopers. Ils ont un total dévouement quand ils doivent interpréter un personnage.


Donc c’était un dévouement corps et âme pour Antoine Olivier Pilon.

Oui et d’ailleurs sa mère m’a dit : « Tu sais qu’Antoine pendant le tournage il est vraiment devenu Tim ? » et je lui ai répondu : « Oui, je me doute ». Elle m’a dit : « Non non mais non attends tu ne doutes pas là. Il rentrait à la maison le soir, il s’enfermait dans sa chambre, il ne voulait plus parler ni nous raconter ce qu’il se passait dans sa journée. » Et c’est le grand talent d’Antoine. C’est l’immersion totale dans le personnage. Si tu l’as vu dans Mommy, Antoine est simplement géant ! Dans 1:54, son personnage est complètement l’inverse mais il l’interprète tout aussi bien. Et mes autres acteurs sont pareils. Lou-Pascal, dans la vraie vie, il est super gentil. Il se lance à 100 %. La chose la plus difficile pour lui, c’est de se voir dans le film parce que, même s’il défend le personnage qu’il a interprété, ce n’est pas facile de se voir comme ça.


Il n’y a jamais eu de petites tensions entre eux malgré qu’ils soient amis dans la vraie vie ? Des moments où le personnage aurait pris le dessus ?

Non, ils ne se sont pas dit hors prises « Oh, mec tu m’es rentré dans l’épaule un peu fort là ». Chacun est devenu son personnage. Sur le plateau ils s’appelaient, parce que je leur avais demandé, uniquement par le prénom de leur personnage. Alors Antoine restait beaucoup avec Robert (qui joue Francis, l’ami de Tim). Cette chimie s’est créée entre eux. Et c’est pour ça que le dernier jour de tournage, quand tout s’est terminé, ils étaient soulagés, c’était les accolades et tout. D’ailleurs Lou-Pascal a beaucoup tourné avec Antoine Olivier pour présenter le film. Hors tournage, ils se voient très souvent. Ils sont deux très grands potes. Le fait de tourner dans une vraie école, un vrai lycée, ça donne une immersion totale.


Vous dites que Lou-Pascal et Antoine Olivier sont super potes. J’ai lu que vous connaissiez déjà Antoine Olivier avant qu’il fasse Mommy. C’est par lui que vous avez connu Lou-Pascal ?

J’avais vu Lou-Pascal dans des rôles et je l’ai toujours trouvé très bon. Il jouait souvent le copain angélique, le copain parfait, hyper beau et drôle. Serait-il capable de jouer à l’opposé de tout ça ? Alors je l’ai fait venir, il a joué des scènes avec Antoine et dès ce moment j’ai su qu’ensemble ça marcherait bien. Et d’ailleurs tous mes personnages, je les faisais rencontrer Antoine pour voir comment ça se passait et voir l’alchimie.


Racontez-moi comment ça s’est passé avec Sophie Nélisse. Elle est absolument fabuleuse !

Complètement fabuleuse ! Pour moi, le personnage de Jennifer est un personnage féminin important parce que c’est une fille qui ne se laisse pas marcher sur les pieds. Elle représente une force de caractère importante. Bref, elle est venue jouer une scène avec Antoine Olivier, celle où elle le gifle. Et là, quand elle a commencé l’audition, elle l’a giflé pour de vrai. La tête d’Antoine a bougé ! Il avait une trace de main sur la joue ! Bon, après on a retravaillé ça pour que ça soit un peu moins violent pour Antoine, et il lui a d’ailleurs dit : « Vu que tu es droitière, gifle-moi de la main gauche » pour qu’elle donne moins de force ! Ils s’entendaient bien. Elle, elle ne soupçonnait pas sa force et c’est ce qu’il me fallait.


Et Antoine Olivier Pilon, c’était une évidence pour vous ?

J’ai écrit 1:54 en pensant à Antoine Olivier comme personnage principal. Je l’avais vu une fois lorsqu’il était parti faire un saut à l’élastique pour Amnesty international. Je lui ai parlé en bas, avant qu’il saute. Il était assez timide. Adorable mais très réservé. Puis il est monté pour sauter. Et là, arrivé en haut, il avait pris une confiance en lui monumentale. Il était fort, il était fier, il regardait droit devant lui et je me suis dit : « C’est lui. C’est lui que je veux pour mon film » parce que l’idée de 1:54 trottait déjà dans ma tête. Puis je l’ai vu dans Mommy et là, j’étais encore plus conforté dans cette idée.


Et il vous a fait attendre une semaine il parait…

La torture ! Les jours passaient et je me disais « c’est fichu ». Finalement il a accepté. Il a mis beaucoup de temps pour répondre parce qu’il réfléchissait à plein de choses sur ce personnage très difficile à interpréter pleinement. Il avait 17 ans à l’époque, il pouvait accepter tout et n’importe quoi. Mais non, il a eu la maturité de se poser les bonnes questions, de se demander ce qu’il était prêt à jouer, et ce qu’il était prêt à assumer.


Pour revenir sur les réseaux sociaux, vous ne pensez pas qu’il y a aussi du bon à en tirer ? J’ai vu, sur Twitter notamment, des choses épouvantables passer, majoritairement sur des jeunes filles. On se moque d’elles pendant 24h et d’un coup, l’effet inverse se crée. Ces victimes reçoivent du soutien d’internautes du monde entier qu’elles ne connaissent pas mais qui elles aussi ont été victimes de cyber-harcèlement.

Plus il y a de dénonciations et mieux c’est ! Mais ça vient toujours après. Peut-être que Tim pourrait recevoir du soutien, après. Plus tard. Mais à l’instant T, il se fait insulter. Les victimes reçoivent tout ça d’une manière directe, instantanée et violente. La personne qui reçoit 40 commentaires comme ça, d’un coup, c’est la même violence que se prendre ces mots-là en face. Alors que ceux qui le disent, eux, n’auraient pas le cran de dire leur insulte en face. Et c’est un des gros problèmes puisque ces commentaires arrivent violemment et rapidement dans la tête de la victime. Après, si des gens interviennent, tant mieux. Mais le mal est fait. La seule chose qui peut briser la loi du silence dans le harcèlement, ce sont les témoins oculaires. Les témoins doivent faire un pas.


C’est compliqué. Quand on est au lycée et qu’on a le même âge que la victime, c’est compliqué. Si on se met de son côté et qu’on la défend, le prochain sur la liste, c’est nous. C’est terrible de dire ça mais c’est aussi une réalité.

Mais c’est vrai. Il y a une lycéenne qui vient me voir après une projection et elle m’explique qu’elle était dans un groupe de six copines. Elles étaient ensemble depuis le collège. Et cette année, deux des copines du groupe ont décidé de mettre à l’écart une des filles parce qu’elle avait dit un truc qui n’allait pas. Elle a été mise de côté. Et la jeune fille qui est venue me parler, elle m’a dit qu’elle ne voulait pas que ça lui arrive, alors elle n’a rien dit. Mais elle m’a avoué qu’elle avait vu la descente de cette « ancienne copine ». Avec 1:54 elle s’est remise en question, elle avait envie de la défendre parce qu’elle venait de comprendre ce que sa copine, qui a été exclue du groupe, vivait.

Mais tu sais, pour le harcèlement, en plus de ça, il n’y a pas de profil. Tu peux être petit, grand, gros, mince, super intelligent, le leader de ton équipe de sport ou la jolie fille du lycée, tu peux être victime de harcèlement. Quelqu’un est venu me voir aussi après une projection. Le gars faisait deux mètres, il faisait du basket, enfin tu imagines un peu. Il est actuellement à la fac. Mais au lycée, il a fait UNE gaffe au début d’un match qui a mis l’équipe dans une sale situation pendant le reste du temps de jeu. Après ça, c’était des vannes à la chaîne. Ça a grossi, ça a grossi et à la fin ça n’allait plus, et il n’était plus dans l’équipe. Il n’y a pas de profil. Tu vas à une soirée ce soir, t’es la star de la soirée. Mais t’es bourré, tu fais un truc pas classe et bim, quelqu’un filme. C’est fichu s’il décide de partager la vidéo. Même si on dit « je partage juste parce que c’est marrant », ce qui est « marrant » va engendrer des moqueries, puis ça va se transformer en insulte puis en humiliation.


Cette fameuse vidéo que le personnage de Jeff utilise comme moyen de pression sur Tim.

Jeff connait le pouvoir de la vidéo. D’ailleurs Lou-Pascal me disait qu’au moment où on avait tourné la scène, il s’est rendu compte, téléphone en main, qu’il possédait un pouvoir sur Tim. Il m’a dit : « Je possède la suite de la vie de Tim dans mon portable ». C’était incroyable et ça a amélioré son jeu. Il s’est rendu compte qu’il pouvait rentrer dans une pièce et que, sans mot, sans rien dire, il n’avait qu’à montrer le portable à Tim pour lui rappeler de ne pas bouger l’orteil.


Vous me donnez beaucoup d’exemples de retour de jeunes, d’étudiants, d’ados. Mais les profs en pensent quoi ? Vous pensez qu’ils ont des solutions en main ?

Il faut essayer de faire parler les élèves. Comme le professeur et entraineur de Tim tente de faire. Les enseignants me disent que 1:54 leur donne une porte d’entrée dans un univers qu’ils ne connaissaient pas entièrement. Ils n’avaient pas conscience de toutes ces réalités. Il ne faut pas abandonner. Ce qui est, en mon sens, très important, du haut de notre maturité, c’est de savoir attraper les perches que nous tendent les plus jeunes. Un enfant, un adolescent, il va tendre cette perche une fois. Une seule fois. Et il ne faut pas la louper. Quand cette personne tend la perche, il faut savoir que ça fait un moment que ses problèmes durent. La perche est la sonnette d’alarme. Pour aller voir l’adulte, ça prend du temps. Peut-être ça fait un an, six mois. En tant qu’adulte, il ne faut pas banaliser ces harcèlements. J’ai eu affaire au témoignage d’une jeune fille. A cause du harcèlement, elle a tenté de se suicider. Finalement, elle était contente de ne pas avoir réussi. Après, elle a plutôt choisi d’en parler à son père et à un professeur. Et les deux lui ont répondu « laisse faire », « n’écoute pas ce qu’ils disent », « ignore-les ». Mais ça, ce n’est pas méchant de la part des adultes. Toi, là, si je te disais « t’es un garçon manqué », tu me dirais « mais ta gueule et fiche-moi la paix ! »


Vous ne croyiez pas si bien dire !

*rires* Mais ça c’est du haut de nos âges, de nos maturités, des expériences qu’on a vécues. On peut se défendre. Mais je comprends pourquoi le professeur et le papa de cette demoiselle lui ont dit ça. Elle me disait qu’elle essayait d’appliquer ces conseils et d’ignorer les remarques qu’elle se prenait. Mais elle m’a dit qu’elle n’y arrivait pas, elle pleurait chez elle, elle se recroquevillait et elle pleurait. Elle m’a avoué qu’elle finissait par se dire que les gens avaient raison et que c’était elle le problème. Et quand son père lui demandait si ça allait, elle hochait la tête et elle disait « oui bien sur ça va, ça va mieux » mais elle tombait dans une spirale où elle se sentait seule. Elle a donc fait une deuxième tentative. Après ça, ça a été branle-bas de combat, psychologue, etc. Mais regarde où il faut en venir. Ce que je veux dire par là, c’est que tout le monde a une responsabilité. Si on peut faire un pas vers une personne qui se fait embêter, si on voit quelqu’un se faire bousculer, on peut juste aller lui dire « ça va ? ». Ce sont des paroles hyper simples mais peut être qu’on n’aura pas porté d’attention à cette personne depuis longtemps et que ça lui fera du bien. Si cette personne ne veut pas de ton aide, alors on peut aller demander à quelqu’un d’autre de la surveiller de loin. En tant qu’élève, tu l’as dit, c’est très difficile. Tu n’as pas envie qu’en balançant, ça t’arrive à toi ensuite.


Vous n’auriez pas voulu faire un documentaire sur le harcèlement pour directement donner la parole à toutes les personnes dont vous m’avez parlé ?

Je voulais approcher l’esprit de fiction parce qu’on se laisse plus emporter par la fiction. J’adore les documentaires mais on se laisse emporter par les émotions quand on sait que c’est fictionnel. Je prends pas les gens par la main et je ne suis pas moralisateur dans 1:54. Je sais que les documentaires ne sont pas moralisateurs non plus mais les gens ont tendance à penser que oui. Déjà ça met une sorte de barrière émotionnelle.


C’est un film pour lequel le bouche à oreille va être très important.

J’espère. Quand je vois la jeune fille d’Angoulême qui est revenue le lendemain de la première projection avec son groupe de copines, je me dis, en toute humilité, que briser le silence et aborder ces thèmes c’est possible après avoir vu 1:54.


Pour écrire votre film, vous avez fait des recherches. J’imagine que vous avez dû vous prendre des claques en trouvant des choses que vous n’auriez jamais pensé voir.

Les gens pensent que ces mauvaises choses sont sur le « dark web ». Mais arrêtez ! En l’espace de quelques clics j’ai trouvé des choses terrifiantes. « Comment ne pas se louper pour se suicider » par exemple. Tu peux trouver des vidéos des vraies personnes qui commettent l’acte. Et tu ne mets pas 10 heures pour trouver ça.


Un grand merci à Yan England pour le temps accordé à Silence Moteur Action, ainsi qu’à Rachel Bouillon pour avoir planifié cette entrevue.

1:54 sort mercredi 15 mars 2017.
Notre critique sur ce lien.

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