[Interview] Vérane Frédiani, pour À la recherche des femmes chefs

À l’occasion de la sortie du documentaire À la recherche des femmes chefs ce mercredi dans les salles, nous avons rencontré sa réalisatrice, Vérane Frédiani. Pour son premier film, la cinéaste (également productrice, scénariste et monteuse) s’attaque aux inégalités entre hommes et femmes dans la gastronomie : où sont donc les femmes chefs, quand on ne voit que des hommes cuisiner à la télévision où dans les magazines ?


Vous avez produit des films d’horreur avant d’en arriver à la gastronomie : d’où vous vient ce rapport particulier avec la chair ?

J’ai produit et distribué des films de genre en France avec mon mari. Quand on s’est posé la question de notre passage derrière la caméra, le plus simple était de commencer par le documentaire. Ça nous demandait juste une idée, de prendre une caméra, de faire le son nous-mêmes si besoin et de partir ! C’était le plus facile. Ensuite, nous nous sommes demandé dans quel domaine faire ce documentaire et la gastronomie était une évidence car on a toujours beaucoup mangé, beaucoup cuisiné… on est pas des maigrichons quoi ! (rires)

Le premier qu’on a fait était Steak Révolution. Mon mari était réalisateur mais je l’ai beaucoup aidé sur le tournage et le montage et c’était notre premier point d’entrée dans la gastronomie. C’est parti du fait qu’il y avait des éleveurs dans la famille de mon mari. On est parti à travers le monde voir les conditions de traitement de la viande.

Puis s’est posée la question de mon documentaire, sachant que mes sujets de prédilection étaient les femmes dans le monde du travail, et je me suis vraiment demandé ce que je pouvais faire pour changer les choses. J’étais dans ce documentaire sur la gastronomie, j’avais toutes mes idées sur les femmes, et je me suis dit que c’était un parfait exemple car tout le monde pouvait se reconnaître dans les problèmes de ce domaine. C’est comme ça que c’est arrivé. Je suis partie en me disant que je trouverais peu de femmes et finalement c’était le contraire de tout ce que je pensais. C’était ma première surprise et j’espère que c’est tout de même la surprise du film : elles ne sont pas en train d’arriver, elles sont déjà là !


Beaucoup d’émissions de cuisine ont pourtant envahi les chaînes de télévision mais très peu de femmes ont été mises en avant dans celles-ci, souvent reléguées au statut de présentatrice…

Je pense qu’on a mis une femme dans le jury pour faire bien. Avant Hélène Darroze, il y avait Ghislaine Arabian… Mais on pourrait revenir par exemple sur l’émission de Top Chef où l’on a invité dix femmes chefs qui avaient des étoiles : on les a mises comme ça en fond d’écran, on a pas donné leurs noms, leurs restaurants, il n’y avait aucune présentation, c’était humiliant ! Il y a très peu de consultants femmes. Je pense qu’on est partie prenante du problème, nous les femmes, peut-être qu’on ne fait pas tout pour se faire connaître. En tant que clientes de restaurant, quand il s’agit de faire goûter le vin par l’homme, il faut sortir de cette tradition ! Aujourd’hui, les cartes de vin évoluent, plus personne ne s’y connaît… il faudrait se bouger et y aller ! Je pense que ces émissions n’ont rien changé, mais est-ce que c’était vraiment leur vocation ? On reste dans les stéréotypes, mais il faut bien plus que ça.


Combien de temps avez-vous consacré à ce documentaire ?

C’était deux bonnes années de ma vie, mais je n’ai pas fait que ça, j’avais évidemment d’autres choses à côté. Entre réfléchir, commencer à tourner, ce que je faisais quand j’avais du temps et de l’argent, puis penser à ce que j’avais, couper ce qui était en trop… le montage a duré longtemps aussi, puis il a fallu trouver un moyen de sortir ce film, ce qu’on a fait nous-mêmes, car on s’est heurté au fait que l’on devait avoir des personnes avec nous capables de défendre ce film à fond, comme Sophie Bataille ! (l’attachée de presse du film, NDLR.)


D’où vous est venue cette envie de terminer le film sur l’éducation culinaire ?

Je me suis demandé comment finir et j’ai voulu partir sur une note vraiment positive, ouvrir en disant que la solution doit se faire très jeune, de faire apprendre la cuisine aux enfants ensemble, garçons et filles. C’est une fin positive et ouverte, la gastronomie doit servir avant toute chose à faire en sorte que la société aille mieux. La mixité est essentielle ! Il y a les hommes qui ont un comportement sexiste et les femmes qui n’osent pas, qui ne sont pas sûres d’elles. Et comment faire pour qu’une jeune fille devienne sûre d’elle ? La confiance se construit chez les petits garçons comme les petites filles puis on conditionne leur façon de faire. La gastronomie doit nous faire réfléchir à beaucoup de choses au-delà des recettes !


Le documentaire illustre des situations anodines comme lorsqu’une chef explique à un homme qu’il devra faire la vaisselle…

On fait face à de la misogynie quotidienne, pas méchante, mais que l’on subit au quotidien. Et peut-être que c’est quelque chose de strictement français. Et c’est quelque chose que l’on accepte finalement, contre laquelle on n’ose pas protester. Et ça ne change pas assez vite ! Les publicités sont toujours aussi stéréotypées, les images ne changent pas.


Ce qui ressort de tous ces projets, c’est davantage une cuisine intimiste, familiale, dans laquelle toutes ces femmes incluent les gens autour d’elles. On ne note pas du tout cette starification masculine que l’on aperçoit également dans le documentaire…

Les femmes n’ont pas du tout les mêmes projets. Elles ont quelque chose à se prouver, et se disent qu’elles peuvent y arriver. Elles veulent bien inclure des gens autour d’elles parce qu’elles cuisinent pour les autres, mais c’est aussi une preuve de la confiance qu’elles peuvent éprouver. La confiance est quelque chose que l’homme acquiert d’emblée en arrivant dans ce monde. Alors que les femmes n’en sont pas là, car elles doivent d’autant plus se battre pour avoir leur propre restaurant. Quand on leur dit vraiment que leurs plats sont bons, elles sont d’autant plus émues, même Anne-Sophie Pic ! Je pense qu’elle est libérée depuis qu’elle a décrochée sa troisième étoile. Elle a dû se dire qu’elle avait récupéré les trois étoiles de son père, qu’elle est légitime et reconnue, qu’elle peut enfin être elle-même. Et c’est ça le challenge des femmes chefs : arriver à être elles-mêmes sans se poser trop de questions, sans prêter attention au regard des hommes autour, qu’il s’agisse de chefs, de juges, de critiques… On peut dire que les femmes n’abordent pas la cuisine de la même façon mais on ne peut pas parler de cuisine féminine ou cuisine masculine. Ce n’est pas ça. C’est que mentalement, le challenge n’est pas le même. Leur richesse, c’est cette ouverture d’esprit. Elles ont une approche de partage bien différente et souhaitent savoir si leur cuisine va plaire et susciter de l’émotion chez les gens. C’est ce que j’ai vu chez toutes : elles ne cuisinent pas pour la même raison.

Il est important de faire en sorte que ces femmes ne soient pas oubliées. Leurs livres ne sont pas réédités et on ne trouve pas grand chose sur internet. Quand j’ai montré le film à l’étranger, c’est l’histoire de ces femmes qui intéressait le plus le public. Si on pouvait remettre en valeur les femmes qui ont existé dans la gastronomie, tout ce qui se passe aujourd’hui serait beaucoup plus naturel : dans les années soixante, soixante-dix, dans les auberges etc… ce n’était que les femmes qui cuisinaient ! Il faut arrêter de nous faire croire qu’on n’a jamais cuisiné professionnellement !


Quelles sont vos réalisatrices préférées ?

J’aimerais dire que les meilleurs réalisateurs au monde sont Jane Campion et Kathryn Bigelow, voilà ! J’aime beaucoup les actrices anglaises, Emma Thomson, Rachel Weisz, Kristin Scott Thomas… ce sont des actrices avec qui j’ai grandi. J’aime deux types de cinéma : le film qui me divertit et le film qui me fait réfléchir, parfois c’est combiné dans le même film, ou pas. Mais j’aime beaucoup les films historiques, qui nous font réfléchir à d’où l’on vient. Je ne lis que des biographies car on oublie trop souvent tout ce qui c’est passé, ce que les gens ont dit… et on se rend finalement compte que ce qui s’est passé a déjà eu lieu. Heureusement que le cinéma est divers, qu’il existe des divertissements purs, et heureusement qu’il y a Ken Loach qui nous fait rêver d’une certaine manière. Il a une approche très humaine et ça me fait beaucoup plus rêver que les films de Dumont ou des frères Dardenne. Sinon je vais voir des documentaires et ça j’adore ! Je n’ai pas besoin que l’on me reconstitue ce qu’un documentaire ferait en dix fois mieux, car ça me fait vite sortir du film et je vois l’actrice ou l’acteur et non le personnage. Mon film préféré reste Beaucoup de bruit pour rien avec Kenneth Branagh, car j’aime cette redéfinition de la dynamique d’un couple sachant que c’est écrit par Shakespeare alors que ça reste très actuel !


Quels sont vos prochains projets ?

On continue à produire des films de genre et je vais rester dans la gastronomie car j’écris une fiction sur les années soixante-dix en France, sur la gastronomie dans ces années. D’un côté, on avait la nouvelle cuisine, et de l’autre une américanisation de la bouffe qui a provoqué une perte de repères pour toute une génération : l’ouverture d’un McDo, c’était la fête ! Maintenant on revient au naturel, on importe ça de pays étrangers alors que c’est nous qui les avons inspirés ! C’est un cercle !

Aujourd’hui, on a complètement perdu ce rapport direct des agriculteurs vers les clients alors que derrière chaque produit qu’on ingère, il y a une vie de famille. Je m’en suis rendu compte avec Steak Révolution et je pense que la France devrait se remettre en question. Quand on voit que des repas Sodexo sont servis dans les écoles ou dans les entreprises, c’est n’importe quoi !


Quelle est la différence entre produire un documentaire au cinéma ou à la télévision ?

Une télé, si elle nous préachète, elle nous finance tout, c’est super ! Mais il aurait fallu couper plein de choses. Si on veut être totalement libre, il faut rester au cinéma. La remarque qu’on m’avait faite lorsque je cherchais un distributeur, c’était « mais pourquoi t’as pas juste fait des portraits de nanas que tu suivais ? Là t’as voulu faire un film social avec un discours derrière qui montre des problèmes, c’est activiste, c’est trop compliqué à vendre… » Ça m’a beaucoup énervée, et c’est pour ça que je me suis retrouvée à faire beaucoup de choses moi-même. Je donne le conseil au spectateur d’aller voir des documentaires au cinéma plutôt qu’à la télévision, car tout y est formaté. Et beaucoup de rédactions n’ont plus nécessairement le temps de l’investigation ! Le cinéma est un espace de liberté qui n’est plus disponible dans l’information…


Merci à Vérane Frédiani pour sa disponibilité et son très bon sens de la répartie, ainsi qu’à Sophie Bataille pour avoir rendu cet entretien possible.

À la recherche des femmes chefs
Un film de Vérane Frédiani
Sortie le 5 juillet 2017

A lire, la critique du documentaire A la recherche des femmes chefs


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