[Interview] Joe Letteri, responsable des effets spéciaux du Seigneur des Anneaux et Avatar

Dans le cadre du Paris Images Digital Summit, qui s’est tenu en janvier à Enghien-les-Bains, mais aussi de l’exposition « Effets Spéciaux Crevez l’Ecran » à la Cité des Sciences, nous avons eu l’honneur de pouvoir interviewer Joe Letteri. Il est à la tête de Weta Digital, un des leaders des effets spéciaux numériques. On lui doit, entre autres, les effets spéciaux du Seigneur des Anneaux, du Hobbit, de Valérian ou encore de la trilogie La Planète des Singes qui vient tout juste d’être nommée à l’Oscar des Meilleurs Effets Spéciaux pour le troisième opus : Suprématie. Il s’agit de sa dixième nomination aux Oscars pour quatre victoires.


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SMA : Premièrement, comment en êtes-vous venu à travailler dans l’industrie des effets spéciaux ? Etait-ce un désir, ou bien un hasard ?

Joe Letteri : J’ai fait des études de mathématiques et de physique. J’étais juste intéressé par le monde, par la manière dont les choses fonctionnaient. Puis j’ai commencé à étudier la science informatique et j’ai compris que l’on pouvait utiliser ça pour modéliser des choses de la vie, comme des phénomènes naturels. Cette prise de conscience m’a amené à m’intéresser à comment on faisait des images à partir de cela. Durant cette période, les réalisateurs et les producteurs commençaient à beaucoup s’intéresser à la façon de raconter des histoires avec l’aide des outils informatiques. Puis petit à petit, il y a eu de plus en plus d’opportunités pour travailler dans ce domaine. J’ai eu la chance de travailler, très tôt dans ma carrière, sur Jurassic Park. On a dû penser à la manière donc on pourrait rendre les dinosaures réalistes par exemple, puis tout s’est enchaîné à partir de ce moment pour moi.


Aujourd’hui, qu’est ce qui a changé depuis Jurassic Park ? Quel est votre ressenti à ce propos ?

Eh bien, quelques petites choses ont changé. De manière générale, quand on a compris ce que ces technologies pouvaient apporter, les réalisateurs sont arrivés avec de plus en plus d’idées. Par exemple quand Peter Jackson a voulu faire Le Seigneur des Anneaux, il savait qu’il allait avoir besoin d’énormément d’effets spéciaux numériques. Plein d’effets de plateau aussi, mais c’était réellement une rencontre entre ces deux mondes. Quand on a fait Avatar, quelques années après seulement, le monde que James Cameron voulait était tellement différent de ce que l’on connaissait, qu’on a du le créer entièrement par ordinateur. C’était la manière la plus naturelle de le faire. Donc on comprend ce qui fait qu’un effet semble réel mais aussi ce qui fait que ça fonctionne dans un film. Que ce soit un personnage ou la lumière, on continue de comprendre comment le perfectionner à l’aide d’un ordinateur, et comment le rendre le plus naturel possible.

De manière générale, pour vous, qu’est-ce qu’un bon effet numérique dans un film ?

Pour moi, qui aime travailler les personnages, c’est quand on a des personnages qui sont empathiques et crédibles. C’est pour cette raison que j’ai adoré travailler sur La Planète des Singes. César était un grand personnage dès le scénario. Alors j’ai su que si on pouvait transcrire cette performance et ce dialogue à son personnage tout en pensant au réalisme et à la crédibilité, ça marcherait au cinéma. Pour moi c’est ce point, c’est la partie la plus intéressante, c’est comment toutes ces choses se combinent.


Pensez-vous qu’aujourd’hui on puisse créer une œuvre qui soit entièrement photo réaliste, mais intégralement réalisée par ordinateur ?

Tout dépend de l’histoire, car on le fait déjà aujourd’hui pour des larges séquences. Après si quelqu’un veut le faire pour le film entier, cela dépend. Par exemple pour Valérian, les séquences avec les Pearls n’ont pas été filmées, tout a été entièrement créé par ordinateur. Mais Luc (Besson, ndlr.) retournait vers ses personnages live action, donc tout n’a pas été réalisé de cette manière. Donc c’est possible de le faire, mais ça dépend du scénario et de ce que le réalisateur souhaite.


Connaissez la théorie de l’Uncanny Valley ? Qu’en pensez vous lorsqu’on l’applique aux effets spéciaux ?

L’Uncanny Valley (« vallée dérangeante » en français, ndlr.) est une théorie qui s’applique à la base aux robots. Elle traite du sentiment que l’on ressent lorsque on est à proximité de quelque chose qui ressemble trop à un humain, alors qu’il n’en est pas un vrai ; cela devient effrayant. Je pense que c’est la présence physique qui est effrayante. Alors qu’avec l’imagerie informatique, je pense que cela ne s’applique pas réellement. Par exemple avec Gollum, on voulait qu’il paraisse réel mais effrayant. Donc il est légèrement différent d’un humain, avec ses gros yeux par exemple. On a essayé de tirer un avantage du fait qu’il n’était pas humain, pour provoquer chez le spectateur une peur sous-jacente. Ce qui n’est pas réellement l’Uncanny Valley, mais les spectateurs sont à l’aise avec la figure humaine, et quand on s’éloigne de celle-ci, on doit chercher un élément sur lesquelles insister, pour augmenter la peur. Ou alors on cherche à humaniser un personnage pour le rendre plus sympathique.


Mais Gollum est une créature. Prenons un exemple récent – sur lequel vous n’avez pas travaillé – comme Rogue One, dans lequel les visages de Peter Cushing ou de Carrie Fisher sont recréés par ordinateur. Ce sont des visages humains, pourtant il existe quelque chose d’effrayant que l’on pourrait rapporter à l’Uncanny Valley. Pensez-vous que du point de vue des effets spéciaux numériques, on puisse arriver au point on ne serait pas conscient que des humains digitaux le sont ?

On a déjà réalisé des humains digitaux avant et vous ne me posiez pas la question parce que vous ne saviez pas qu’ils existaient. (rires) Et c’est normal puisqu’on n’en parle pas, on ne dit pas qu’on l’a fait.


Pourquoi avoir choisi de créer plus de personnages à l’aide du numérique pour le Hobbit que pour Le Seigneur des Anneaux ?

On a utilisé beaucoup de techniques similaires dans les deux. Après je pense que Peter voulait créer quelque chose de différent que le rendu du Seigneur des Anneaux. Sur le maquillage par exemple, on a commencé en travaillant de la même manière sur le Hobbit que le Seigneur des Anneaux. Mais Peter voulait en faire un film différent, il voulait pousser leurs designs au-delà de ce qu’on pouvait avec juste le corps humain.


En parlant de votre travail sur un film, est-ce que vous êtes présent sur un plateau de tournage ? Avez un intérêt particulier à y être ?

Nous avons une équipe sur le plateau, qui y sera tout le long du tournage. Après de manière générale, je ne passe pas la plupart de la production sur un plateau. D’habitude je suis impliqué durant la pré-production pour savoir combien de temps va nous prendre la production du film sur le long terme.


Y a-t-il une différence entre le support argentique et le support numérique pour votre travail ?

Non, ça ne fait aucune différence. On peut travailler avec les deux. Aujourd’hui, le choix revient au réalisateur. Avec un processus photochimique, il y a un look légèrement différent que le numérique, il y a du grain par exemple. Mais en ce qui concerne la création d’effets visuels, on se doit de coller au maximum à la photo, peu importe comment ça a été tourné. Donc je peux travailler avec l’un ou l’autre.

Merci à Ophélie Surelle pour l’organisation de cette rencontre.


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