[Interview] Colm McCarthy, réalisateur de The Last Girl

Alors que son film The Last Girl (celle qui a tous les dons) est sorti en salles ce mercredi (notre critique à lire à ce lien), nous avons eu la chance d’échanger avec son réalisateur, Colm McCarthy. En ponctuant ses réflexions de nombreuses références, il nous a éclairé sur les fondements de cette dystopie britannique, sa large portée sociétale, et insisté sur l’importance de grandir avec des histoires, puis dans son cas, d’en raconter à son tour. Un entretien riche et constructif dans lequel le réalisateur s’est livré sur ses réjouissants futurs projets… 


Comment s’est déroulée votre collaboration avec Mike Carey, qui est à la fois l’auteur du livre (The Girl with all the Gifts) et le scénariste ?

A la base Mike n’avait écrit qu’une nouvelle, alors nous avons vraiment imaginé ensemble l’évolution de l’histoire. Nous avons tous les deux des enfants et ils représentent cette idée de pureté qu’il s’agissait en effet de mettre en avant, dans les conditions extrêmes que l’univers développe… C’est une intention qui nous tenait tous les deux à cœur.


Maintenant les zombies sont partout, dans les films, les séries… En découvrant votre film, ou en revoyant 28 jours plus tard de Danny Boyle, on a le sentiment que le regard des réalisateurs britanniques sur ce sujet en particulier est plus amer, rude, qu’un désir de faire quelque chose de spectaculaire. Etes-vous d’accord et comment l’expliquez-vous ?

En effet, notre manière d’envisager la fin du monde dans ce film a quelque chose de britannique. Le Jour des Triffides de John Wyndham semble être une grand influence pour 28 jours plus tard, leurs scènes d’ouverture ont quelque chose de similaire même si le comportement des zombies lui, n’est pas tout à fait semblable. Dans mon film je n’ai jamais considéré les infectés comme les méchants mais ils sont la représentation impitoyable, pas nécessairement diabolique mais sauvage, de cette idée centrale d’un monde qui retourne à sa nature profonde.


­Comment avez-vous envisagé la construction de cet univers en images de synthèse ?

L’idée d’une nature qui reprend ses droits est majeure dans le film. Petit déjà, la vision d’arbres qui poussaient dans les maisons me fascinait. Un gros travail d’exploration urbaine a été nécessaire, on a survolé Pripiat en Ukraine, cette ville particulièrement touchée par la catastrophe de Tchernobyl, et effectué des prises de vue grâce à un drone. Tout ce matériel photographique a servi pour construire ce Londres dévasté…


La notion de survie est particulièrement confinée dans votre film, on ne s’attend pas à trouver d’autres survivants. Le seul espoir semble résider dans la tentative d’éduquer le mal ; plus qu’un quelconque vaccin, l’éducation serait le remède, et c’est toute l’originalité de cette histoire…

Oui c’est intéressant, surtout lorsque je pense à ces histoires qui ont eu une influence positive sur moi lorsque j’étais enfant. J’ai grandi avec les films de Spielberg et ceux qui savaient inventer de nouveaux mondes pour les enfants. Mes parents étaient très doués pour me les faire découvrir ; Robin des Bois, la mythologie grecque, C.S Lewis, Tolkien, Shakespeare… Je pense que les histoires donnent un sens à la vie et constituent une grande part du plaisir qu’il est possible d’en tirer. Elles sont un bon moyen de se comprendre soi-même et ce qu’on a voulu dire avec ce film, c’est justement que l’espoir réside en elles.


Vous avez parlé de littérature mais dans quels films ou visions de réalisateurs trouvez-vous vos influences, pour ce film et plus généralement dans votre métier ?

C’est une question très délicate car d’un côté j’apprécie d’un côté les films de Steven Spielberg ou de James Cameron et d’un autre ceux de Michael Haneke… Je ne vais pas seulement dans les cinémas d’art et d’essai ou dans les multiplexes, j’aime vraiment les deux… Le Temps des Gitans d’Emir Kusturica par exemple, a été une grande référence pour notre film. J’aime aussi des réalisateurs britanniques tels que Alan Clarke, Danny Boyle… Je me rappelle très bien la première fois que j’ai vu King Kong, étant enfant… Ces différents moments finissent par transporter le désir de créer, de faire soi-même des films.


Il y a quelques mois le public français découvrait Grave, de Julia Ducournau, le film qui a remporté le Grand Prix au festival de Gerardmer cette année, où The Last Girl a également été récompensé… L’avez-vous vu ?

Bien sûr, c’est un très bon film. Ma productrice Camille Gatin est française et m’a même présenté Julia lors de l’événement. Le fait de gagner deux prix pour The Last Girl (Prix du Public et Meilleure Musique NDLR) nous a permis de rencontrer et d’échanger avec les différentes équipes des films en coulisses.


Dans un sens Grave traite d’une jeune femme qui découvre les plaisirs de la chair… Et dans votre film de zombies, on trouve au premier plan plusieurs personnages féminins, c’était important pour vous ?

Bien entendu, c’est un choix que l’on a fait avec passion. Les histoires reflètent la société mais leur rôle est également de l’informer et il y a un énorme problème de politique des genres… Donc en tant que créateur, c’est une responsabilité de bouleverser ces faits de société. George A. Romero l’a fait avec Zombie en 1978 : ces zombies dans un centre commercial, c’est incontournable ! Et maintenant les films d’horreurs enquêtent sur ce terrain… It follows traite des maladies sexuellement transmissibles, Get Out des rapports entre les races, et leur facilité à approcher aujourd’hui ces sujets, la manière presque mystique qu’ils ont de les traiter, les rend particulièrement parlants. C’est une période très intéressante pour faire des films à la fois sombres et décalés.


Parlez-nous de votre collaboration avec le compositeur, Cristobal Tapia de Veer…

Cristobal est un super gars ! J’ai découvert sa musique tout d’abord dans The Crimson Petal and the White, une série britannique mais aussi dans Utopia, je n’avais jamais rien entendu de pareil, j’adore son travail. Quand je lui ai parlé du projet, sa première réaction a été d’imaginer des voix enfantines à intégrer à la bande son, qui incarneraient ce qui se passe dans la tête de Mélanie…


C’est tout à fait ce à quoi je pensais !

Alors c’est que ça fonctionne ! Lorsque Mélanie compte dans la scène d’ouverture, cela a quelque chose d’enfantin, de tribal, et évoque à la fois la transe, la répétition, le rituel, la religion, l’éducation… La musique est l’art le plus performant pour ce qui est de retranscrire de manière abstraite des émotions humaines tout à fait concrètes, c’est un aspect très important de chaque film. Certains pensent qu’elle participe à manipuler l’audience, mais… c’est le rôle du réalisateur ! Au contraire la musique est là pour élever le niveau et on a été très chanceux d’avoir Cristobal sur The Last Girl.


Jusqu’à présent vous aviez essentiellement réalisé pour la télévision (la saison 2 de Peaky Blinders, quelques épisodes des Tudors, de Krypton…) et maintenant The Last Girl, comment qualifiez-vous ces deux expériences et quelles sont vos aspirations futures ?

Diriger pour le cinéma et pour la télévision est très différent d’autant que chaque projet est singulier. Ce n’est pas la même chose de se pencher sur un script tellement détaillé qu’il est presque déjà réalisé ou de le développer avec le scénariste ; et il n’y a pas de meilleure méthode, ni de meilleure création à l’arrivée. Je suis un grand fan de Stephen Frears notamment parce que son travail est très varié, à l’image de ses collaborations avec de très nombreux scénaristes.

Pour ce qui est de mes projets, actuellement je travaille sur Black Mirror, j’adore ça, d’autant que je suis un grand admirateur de la série, écrite par Charlie Brooker. L’année prochaine je réaliserai Escape, un film avec James McAvoy sur la guerre en Yougoslavie en 1992. C’est l’adaptation d’une histoire vraie écrite par Vanya Asher, qui raconte le destin héroïque de son père, un type normal, qui tente d’échapper au conflit. J’avais 19 ans quand c’est arrivé et je me sens en quelque sorte proche de cette histoire… D’ici là je ne sais pas encore ce qui peut arriver mais je pense déjà à collaborer à nouveau avec Mike Carey et d’autres écrivains..


Un grand merci à Colm McCarthy ainsi qu’à Sophie Bataille et Rozzie Inge qui ont rendu cet entretien possible.

A LIRE : Notre critique de The Last Girl

The Last Girl (Celle qui a tous les dons)
Un film de Colm McCarthy
Sortie le 28 juin 2017

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