[Critique] Les Heures sombres : dépoussiérer les mythes

À chaque année son lot de biopic, souvent en période des Oscars. Cette année n’y échappe pas et, avec Les Heures Sombres, nous voilà plongés dans l’arrivée au pouvoir en pleine Seconde Guerre mondiale de Winston Churchill.

Si l’on s’arrête au sujet, particulièrement en vogue (quelques mois après Dunkerque et le film Churchill), on pourrait s’attendre avec Les Heures sombres à un énième biopic sans saveur. Et pourtant ce serait oublier le très bon cinéaste derrière la caméra : Joe Wright, déjà à l’oeuvre sur Orgueil et Préjugés ou Anna Karénine et qui dirige ici un Gary Oldman méconnaissable. La promesse, donc, d’une belle surprise ?

Le poids des mots et de l’Histoire

Si ce regain de films se passant pendant la Seconde Guerre mondiale (du britano-américain Dunkerque au français HHhH en passant par le danois Les Oubliés) s’explique par l’anniversaire des 70 ans de la fin du IIIème Reich (la production de ces films ayant été lancée aux alentours de 2015), peu sont ceux qui résonnent profondément avec notre époque, se limitant à un simple exercice de style. La société actuelle tendant à rappeler certains éléments pré-années 40, le message de certains de ces films frappent. Les Heures sombres est de ceux-là et réussit avec brio à s’extirper de son sujet initial pour dresser le portait d’une Europe s’effondrant devant l’effarement des occidentaux impuissants, et des britanniques en premier lieu.

Car si le film adopte le point de vue de Churchill, c’est pour mieux représenter le peuple britannique, qui malgré la guerre et les nations s’effondrant autour de lui, refuse de céder. « Nous ne nous rendrons jamais » déclarait Churchill dans l’un de ses discours les plus célèbres. Joe Wright réussit donc à rembobiner l’Histoire et à décrire avec précision et rigueur la montée au pouvoir d’un anti-Hitler, trahi par son parti, entouré de ses rivaux, mais avec une volonté de fer. Un film qui met l’accent sur la parole, sur la force des mots : car à cette époque encore plus qu’aujourd’hui, dans une guerre défiant l’imaginable, les mots étaient une arme très puissante.

Dépoussiérer le genre par l’image

Mais Les Heures Sombres est une vraie réussite surtout de par tous les artifices que met en place Joe Wright. Et cela passe par Gary Oldman, qui prouve encore et toujours qu’il est l’un des caméléons les plus talentueux d’Hollywood. Pour se métamorphoser en Winston Churchill, Oldman prend 30 kilos (une partie en prothèse), se vieillit, travaille sa voix… bref, se met dans le personnage avec une évidence surprenante. Car si le film se visionne avec un suspens éreintant, c’est en partie grâce à son (anti)héros. Là où la plupart des biopics visent à dresser un portrait flatteur de leur protagoniste, Les Heures Sombres montre un vieil homme, ayant tout sacrifié (même sa vie familiale) pour le pouvoir, bougon, râleur, voulant toujours avoir raison… Bref, un homme que la logique voudrait qu’on éloigne du pouvoir. Et pourtant, de par la mise en scène de son metteur en scène et l’interprétation de Oldman, on se surprend à avoir de l’empathie pour lui, à l’admirer pour ses convictions et ses choix qu’il assume.

Mais cette écriture très précise et impressionnante semble être concentrée sur Winston, délaissant les seconds rôles. Heureusement que la mise en scène de Wright via le prisme de la photographie vient dynamiser tout cela et dépoussiérer le genre. Visuellement, le film est magnifique : dans ses couleurs d’abord, des tons froids, bleutés que Wright ne délaisse que pour quelques touches orangées brûlantes. Dans la construction de ses plans aussi, avec une succession à travers tout le film de plans zénithaux (vus depuis le haut), comme si Dieu regardait la scène, comme si l’on était du point de vue des chefs plus que du peuple, des soldats. On se surprend aussi à voir sa mâchoire se décrocher face à des mouvements de caméra alambiqués et rythmés qui viennent dynamiser le film ou des longs travellings mimant la réalité d’un Londres en 1940.

Enfin, on pense aux symboliques des images, plus efficaces que les mots : lorsque le film évoque l’évidente lâcheté des USA au début de la Guerre, on est de profil, en « 2D », avec peu de couleur. On peut également mentionner l’usage des gros plans pour rentrer dans l’intériorité de Churchill, les mouvements aériens de la caméra pour montrer la diffusion d’une idée et toutes les synecdoques autour de son personnage (son chapeau, sa canne, ses lunettes, son cigare). Bref, Les Heures sombres est un film de parole qui ne démérite pas sur l’image.

Conclusion : Les Heures sombres surpasse nos attentes. S’il reste académique en bien des points, il se démarque de ses compères par l’interprétation spectaculaire de Gary Oldman. Le film touche par son message et sa mise en scène réussie. Impressionnant et spectaculaire ! 

Les Heures Sombres
Un film de Joe Wright
Sortie le 3 janvier 2018


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