Guillermo Del Toro : « La vie, l’amour et les films, c’est tout ce qui compte pour moi. »

Avec Alfonso Cuarón et Alejandro Iñarritu, Guillermo Del Toro est le plus grand cinéaste mexicain en activité. Passé par une période espagnole (dont Le labyrinthe de Pan), il s’attelle désormais à des films hollywoodiens. Avec The shape of Water, il renoue avec un certain style européen. Un peu plus d’un mois après son Lion d’Or à la Mostra de Venise, nous avons pu le rencontrer pendant une heure, ainsi que le compositeur de la musique, le frenchie Alexandre Desplat, à l’issue de la projection du film.

The Shape of Water (La Forme de l’eau en français) est une véritable pépite : une fable poétique sur l’adversité, sur la peur de l’autre, qui résonne avec force dans la société actuelle, en proie au repli sur soi. Le film suit Kate, femme de ménage dans un centre de recherche aux USA, qui tombe amoureuse d’une créature sur laquelle les scientifiques expérimentent toute sorte d’atrocités.

« Les bons acteurs ne parlent pas, ils écoutent et observent. »

Tout le film tourne autour de l’eau, milieu dont est issue la créature. Plus généralement, l’eau métaphorise le film. Pour Del Toro « l’eau est l’une des choses les plus importantes au monde, mais elle n’a pas de forme. Et pourtant elle peut tout détruire ! » Le film va dans ce sens : « la caméra ne doit pas aller que dans une direction, tout doit être fluide… Car ça doit être crédible, cohérent« , ajoute le cinéaste mexicain. Visuellement, dès les décors, il y a une analogie : l’appartement de la protagoniste ressemble à un aquarium.

Un élément qui impacte aussi la musique du film. « Quand j’ai vu le film, j’y ai vu un flot ininterrompu, comme l’ocean. Le défi était donc de créer des motifs qui aient la forme de l’eau et une orchestration qui s’y rapproche », raconte Desplat. Cette fluidité de la musique était importante pour les deux artistes, car elle devait se fondre dans le film, sublimer les images : « la musique pouvait apparaître, puis disparaître, puis réapparaître. C’est une sorte de valse en fait. Le motif musical du film est un peu comme des vagues » continue le compositeur. Pour créer une musique si réussie, Del Toro s’est beaucoup investi, allant jusqu’à assister à son enregistrement. « L’interprétation est très importante. En fonction de qui joue l’instrument, le résultat est complètement différent. J’avais donc besoin que le réalisateur soit là. » Et ça fonctionne, Del Toro estimant même que c’était sa meilleure collaboration avec un compositeur. Une musique très poétique, féerique, qui inclut… du sifflement, très utilisé dans les films des années 50/60.

Car, oui, le film se passe dans les années 60, plus particulièrement en 1962. Un défi tout autant sonore que visuel. « Quand les gens disent qu’un film a une bonne photographie, une bonne lumière, ils veulent en réalité dire une bonne direction artistique. Si je fais un truc trop réaliste, ça ne marche pas. Il faut donc trouver un juste milieu pour évoquer avec justesse l’époque tout en s’en détachant, avec des contraintes, notamment financières. Il fallait, avec 95 millions de dollars, ressembler à un immense blockbuster ! »

Outre la musique, le film pousse le travail sur le son à son paroxysme. Encore une fois, Del Toro prête sa voix à sa créature (comme avec les Kaijus de Pacific Rim). Ici, le son de sa voix est mixé avec des dauphins ! « J’ai adoré faire ça ! »

« La vie, l’amour et les films, c’est tout ce qui compte pour moi. »

Le film brille aussi par des personnages très bien écrits et merveilleusement interprétés. Des acteurs que Del Toro avait déjà en tête lors de la création du scénario. Ainsi il a écrit pour Michael Shannon, Octavia Spencer et Sally Hawkins. Il a découvert cette dernière dans la mini-série Du bout des doigts. « Elle y est géniale ! Ce que j’adore avec elle, c’est qu’elle est passionnée. Elle correspond à ce personnage. La Forme de l’Eau, c’est un peu La Belle et la bête mais sans que Belle soit une princesse et que la bête soit un prince charmant. Sally me rappelle Laurel et Hardy, Buster Keaton ou d’autres acteurs muets. »

Del Toro a d’ailleurs écrit le rôle pour elle… sans la connaître ! Il l’a rencontrée dans une soirée à laquelle Alfonso Cuaron l’avait invité : « Je ne vais jamais en soirée parce que vu ma corpulence, il me faut trop de verres avant d’être bourré (rires) ». Très éméché, il croise donc Sally Hawkins et lui parle du film « Je te veux dans mon film… tu y tombes amoureuse d’un poisson ! »

Enfin, Shannon interprète le méchant du film : « le meilleur antagoniste est celui dont les objectifs sont à l’opposé du protagoniste. Pour le personnage de Michael, il ne se voit pas comme il est, il ne pourrait pas. »

« Je voulais que les spectateurs ressentent la violence, qu’ils l’imaginent. »

Le film est donc une fable, un conte de fée. Tout passe par le prisme des émotions. « On manque d’émotions aujourd’hui. De plus, les contes vont bien pendant les moments durs. Et en ce moment, nous en vivons« , souligne Guillermo Del Toro. Le film parle des petites gens, des invisibles de la société (Elisa est femme de ménage).

« L’idée est que 1962, c’est aujourd’hui. C’est une date clé car à l’époque, l’économie était au vert. C’est quelques mois avant la mort de Kennedy. Le futur était plein de promesses. Du moins si vous étiez un homme blanc catholique. Comme aujourd’hui en fait. On entend « Make American Great again ». Sauf qu’elle ne l’a jamais été. Ils (ndlr : les grands de ce monde) se servent de nous pour nous monter les uns contre les autres. Le sujet du film, c’est embrasser l’Autre, la différence. »

La forme de l’eau est traversé par l’idée du mouvement : à l’origine, Del Toro voulait avoir la liberté de faire les mouvements qu’il souhaitait. « La caméra est comme un enfant, espionnant, observant, très curieuse. Puis, comme la musique, elle devient synchronisée avec les acteurs. Il y a une véritable évolution. »

Comme la plupart de ses films, il y a un imaginaire de la violence, montrée ou hors-champ. A la question « comment la filmer ? » il répond sagement : « on a un siècle de violence au cinéma, qui ne nous fait plus d’effet ou parfois, même, on en rigole ! Je voulais, moi, que les spectateurs la ressentent en eux. Pour ça, il faut que le public puisse l’imaginer. »

Enfin, un spectateur demande à Del Toro pourquoi une collaboration avec un compositeur français, pourquoi des touches françaises dans le film (telles que la reprise de la javanaise de Gainsbourg utilisée dans la bande annonce). « J’ai sur mon iTunes une playlist FISH, que j’écoutais beaucoup pendant l’écriture du film. En fait, d’une certaine manière, c’est mon film français ! » dit-il avant en riant de conclure par un « voilà » dans un français irréprochable. Plongée prévue le 21 février en salle!

Merci à Cartel et à la Century Fox France pour l’organisation de cette rencontre.

La Forme de l’Eau
Un film de Guillermo Del Toro
Sortie le 24 février 2018

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