[Rétrospective Extraterrestres] La guerre des mondes (2005)

Il est compliqué de parler de science fiction, et plus précisément d’extraterrestres au cinéma. Il existe une telle multitude d’œuvres, dans ce genre qui a suivi l’évolution du 7ème art depuis ses débuts, que réussir à cerner les enjeux tient du miracle. Pourtant, la science fiction est probablement le seul genre à avoir autant accompagné que subi les transformations du cinéma et de la société : de l’arrivée de la télévision à la Guerre Froide jusqu’à la guerre en Irak ou l’arrivée en force d’Internet, les extraterrestres au cinéma ont été, paradoxalement, le théâtre d’un combat sans cesse d’idéaux. Et aujourd’hui, l’heure est au consumérisme, à une envie toujours plus grandissante du grand public d’être diverti au sens le plus large du terme. Ainsi donc, les remakes/reboots/séquels de grands films de SF et d’extraterrestres se font légions : Du Jour où la Terre s’arrêta à Total Recall, Terminator ou Independance Day, la science fiction tente de se réinventer mais préfère réinvestir le passé. Que se passe-t-il alors quand l’un des plus grands films d’aliens des années 50 – lui-même basé sur le monument de Wells – est cette fois-ci réalisé par un véritable cinéaste, Steven Spielberg ? Tel est le cas de La Guerre des mondes de 2005.

La Guerre des mondes suit le parcours d’un père de famille – incarné par Tom Cruise – élevant seul ses deux enfants dans la périphérie de New York. Jusqu’au jour où une drôle de météorite s’écrase non loin de chez eux et de laquelle s’élèvent des extraterrestres – les tripodes – qui détruisent tous sur leur passage, forçant nos protagonistes à s’enfuir pour éviter de mourir.

Héritage encombrant

Comme bon nombre de ses collègues, Steven Spielberg a dû, lors de la préparation du film, se rendre compte du poids de l’héritage. Si effectivement le cinéaste avait avec un indéniable brio dépoussiéré le livre Jurassic Park de Crichton en 1994, ici il s’agissait d’un plus gros enjeu. Autant le film de 1953 que le livre de Wells sont des chefs d’œuvres ayant puissamment imprégné la pulp culture – en référence aux pulp fiction, les magazines de SF qui ont précédé les comics aux USA et qui, chaque semaine, permettaient de suivre une histoire. Ce fut une grande époque pour la science fiction qui a trouvé là sa première grande génération de fans et pulp vient du nom des magazines jaunâtres de l’époque. La Guerre des mondes est une histoire si matricielle pour la pop culture (dont Spielberg est l’un des bâtisseurs, avec son ami Georges Lucas) que des références inondent le cinéma, de Scary Movies aux Simpson. C’était donc une évidence pour Spielberg de s’y atteler.

Si en ce moment Tom Cruise gambade à pied dans Paris pour Mission : Impossible 6, ce ne fut pas toujours le cas. La Guerre des mondes marquera d’ailleurs la dernière collaboration avec le cinéaste. Il incarne ici un père de famille perdu, qui métaphoriquement affrontera toutes les épreuves possibles afin de sauver ses enfants et plus concrètement tentera de se rapprocher du lien qu’il avait perdu avec eux. Car oui, comme toute bonne oeuvre de SF, La Guerre des mondes a un message. Déjà, l’oeuvre originale traitait du colonialisme et voyait dans les aliens une représentation de l’Homme, notamment les colons européens découvrant le Nouveau Continent. La fin du film le prouvait, lorsqu’on se rendait compte que la seule arme possible contre les envahisseurs n’était autre que… la nature, dont ils ne sont pas maîtres, à l’instar des européens découvrant au 16ème siècle des maladies alors inconnues.

Moderniser les mondes

Mais bien heureusement, Steven Spielberg est Steven Spielberg. Immense cinéaste qui n’a pas fait ces preuves que dans la science fiction, ce genre lui restera toutefois associé. On retrouve donc ici toutes les marques de mise en scène de sa filmographie, le beau pamphlet sur la famille et notamment sur les enfants, leur importance et la capacité qu’il a à leur parler directement.

Mais Steven Spielberg est aussi un cinéaste marqué par l’Holocauste. S’il y a dédié un film en entier (La Liste de Shindler), la thématique de la déportation de la Seconde Guerre mondiale et son imaginaire restent très présents chez lui. Spielberg métaphorise la déportation, ou plus précisément l’exode, l’absolue nécessité de fuir son chez soi, terrassé par l’ennemi. Mais plus effrayant et efficace, Spielberg filme à un moment du film un train en feu, continuant de rouler, malgré les cris des personnes agonisant à l’intérieur. Image choc comme fer de lance de la mémoire et de la tristesse, cette très courte scène marque et terrasse par son message. Bien évidemment, la mise en scène toute en poésie ne nous éjecte pas du film, mais en prenant du recul l’idée impressionne.

L’idée de l’envahisseur comme monstre sans visage évoque aussi, plus férocement et récemment, la guerre du terrorisme et particulièrement le 11 septembre. Il est souvent dit avec une certaine amertume que le cinéma américain ne fut marqué que par la mort de Kennedy (le fameux film Zapruder), la guerre du Vietnam (la télévision) et le 11 septembre. Dans ces trois cas, c’est le processus même de cinéma et de filmer qui s’est retourné contre les USA : Zapruder était juste un Américain lambda voulant filmer l’arrivée du président et qui s’est malencontreusement retrouvé à filmer son assassinat, tandis que la couverture médiatique de la guerre du Vietnam s’est retournée contre le gouvernement, et qu’avec le 11 septembre, c’est le schéma même des films catastrophes hollywoodiens qui se réalise grandeur nature. Toujours est-il que l’imaginaire post 11 septembre est ici très présent, du Tom Cruise couvert des cendres des immeubles détruits à l’encastrement d’un avion de ligne dans une maison. Enfin, l’ennemi dans La Guerre des mondes est invisible, pas réellement discernable ou ciblable.

En conclusion, force est de constater que La Guerre des mondes est une oeuvre majeure de la Science Fiction, tant dans l’imaginaire collectif, avec le film de 1953 ou le livre original, que dans la cinématographie pure du film de 2005. Steven Spielberg réussit à concentrer et à cristalliser avec une justesse exceptionnelle tous les enjeux possibles de l’époque. Une grande oeuvre, qu’il serait bête d’éviter.


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