[Critique] Grave : par amour du goût

Impossible à catégoriser, impossible à décrire sans trop en dévoiler, Grave fait au moins sensation partout où il passe. La 69e édition du Festival de Cannes lui offre une belle couverture pour débuter. Suite à cela, la Française Julia Ducournau prend son envol pour aller présenter sa réalisation partout dans le monde. Le détail n’échappe pas, ce film d’angoisse, d’horreur, ce thriller, ce drame, bref, cet OVNI que tout le monde vante est made in France. L’Hexagone n’est pas habitué à produire de si bons films de genre, aussi stylisés et fascinants.

Le cannibalisme est le cœur de la réalisation de Julia Ducournau. Elle y met en scène Garance Marillier dans le rôle de Justine, une jeune étudiante végétarienne et grande copine des animaux qui intègre une école vétérinaire. Milieu médical oblige, les bizutages vont bon train. A son arrivée, Justine pourra se référer à sa grande sœur, Alexia (jouée par Ella Rumpf), qui connait déjà cette école depuis plusieurs années. Justine va, par elle-même mais aussi grâce à sa sœur, apprendre la vie étudiante et tous ses excès.

Corps humain, sens animal

Le corps a évidemment une place primordiale dans Grave. Tout au long du film, les protagonistes sollicitent énormément leur corps. Les scènes de danse sont nombreuses, et au-delà d’être extrêmement bien réalisées – par un chef opérateur amoureux de la couleur notamment –,  le message qu’elles véhiculent est important. Le public y voit des hommes et des femmes décomplexés, qui dansent, bougent, sautent, s’embrassent, s’étreignent, sur des musiques telles que « Despair, Hangover & Ecstasy » de The Do. Parfois, ces mouvements se rapprochent même de performances artistiques très recherchées. Mais il est essentiel qu’un cadre reste réaliste. Le corps doit être à la fois beau et naturel. Si une danse devient très esthétique, elle sera alors contrebalancée par son ambiance, son lieu – comme par exemple une boite de nuit, où la maîtrise des corps n’existe presque plus.

Le corps est l’objet de toutes les passions, autant personnelles que professionnelles, et le milieu médical choisi par la réalisatrice s’y prête particulièrement bien. Tous les sens sont en action autour du corps. Il est regardé, jugé, apprécié. Il est senti, par le toucher bien sûr (lors des multiples danses encore, mais aussi lors des exercices de bizutage où les jeunes élèves sont forcés à se toucher, sans oublier les corps d’animaux de l’école vétérinaire), comme par l’odorat : des gros plans lors d’étreintes accentuent les grandes respirations prises par des personnages qui se découvrent et apprennent à sentir l’autre. Ce même procédé technique est utilisé pour accentuer le regard de Justine, notamment. Ses grands yeux marrons se posent à plusieurs reprises sur ses camarades et la caméra les fixe quelques secondes, en prenant le temps de figer ces instants de contemplation. Le goût, enfin, est évidement le sens le plus important, et sa relation au corps est d’autant plus particulière, étant donné que le cannibalisme est au centre de tout. Aucun centimètre de peau n’est laissé au hasard par Julia Ducournau. Si le corps est omniprésent, au-delà du cannibalisme, c’est que celui du public lui-même est sollicité. Grave est une expérience viscérale et physique avant tout. Les actions du film poussent à engendrer une réaction physique immédiate chez le spectateur, qu’il s’agisse d’effroi, de rire ou de fascination. La réflexion vient ensuite.

Une histoire d’amour dévorante

Dans Grave, le cannibalisme n’est pas du tout montré à travers un personnage monstrueux, paria de la société et des normes admises. Le film ne se concentre pas à diaboliser un être aux pratiques anormales. Non, Julia Ducournau utilise même le personnage de Justine pour mettre en place une histoire d’amour extrêmement forte. Sans niaiserie évidement, puisque cela dénaturerait Grave. Alors la réalisatrice a choisi de montrer l’amour… entre les deux sœurs ! Lorsque Justine arrive à l’école vétérinaire, elle n’a que sa sœur comme point de repère. Son colocataire passe en seconde position. La jeune fille a des relations particulières avec l’un comme avec l’autre, mais la présence du colocataire permet également de mettre en avant la différence entre une relation avec ou sans lien de sang.

La connexion entre Justine et sa sœur Alexia est inégalable, dans les bons sens comme dans les mauvais. Elles se détestent et s’aiment à la fois, d’une manière extrêmement forte dans les deux cas. L’ardente performance des actrices (Garance Marillier et Ella Rumpf) arrive à transmettre une forte authenticité dans cette relation. Les situations s’enchaînent dans Grave, et d’une séquence à l’autre, leur relation peut passer du coq à l’âne, sans explication. Plus les minutes passent, plus la tension entre les deux sœurs est palpable, puis Grave installe tout à coup un moment de complicité et d’amitié unique entre elles, avant de revenir sans transition dans une relation trop passionnelle, parfois glauque et dévastatrice. Ce va-et-vient constant donne une instabilité inconfortable au public, mais c’est à la fois très euphorisant (sensation en pleine adéquation avec le reste des émotions ressenties pendant les 1h38). Justine et Alexia s’aiment, viscéralement, d’un amour de sang, de sœurs, de famille. Mais cela déborde, et elles en viennent à s’aimer physiquement. Une attirance non pas sexuelle, mais charnelle, où le contact de l’une envers l’autre est primordial, qu’elles se frappent ou qu’elles se blottissent.  Elles partagent tout et la pudeur n’existe plus entre elles. Elles ont deux corps, deux personnalités différentes, parfois même opposées, pourtant elles arrivent à ne former qu’un.

Conclusion : Grave, au-delà d’être un véritable OVNI, est une incroyable réussite. Les passions se déchaînent, les jeunes adultes goûtent aux nuits d’ivresse, de sexe, de danse… et de sang ! Jusqu’où l’humanité réussit-elle à contenir l’animalité de chaque personne ? Grave ne donne pas de réponse blanche ou noire, mais il expose une histoire tant horrifiante que splendide.

Grave
Un film de Julie Decournau
Sortie le 15 mars 2017

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