[Critique] Les Figures de l’Ombre : ségrégation et misogynie

Il repart bredouille des Oscars face à des concurrents de poids. Mais sa nomination dans la catégorie Meilleur Film n’est évidemment pas un heureux hasard. Cette réalisation mêle parfaitement plusieurs genres : le drame croise la comédie et le biopic. A travers une histoire prenante et grave, Les Figures de l’Ombre ose parfois la légèreté grâce à la personnalité rieuse et optimiste de ses protagonistes, sans jamais se perdre hors du sujet principal.

Le réalisateur Theodore Melfi offre ici un film au thème peu traité au cinéma, notamment puisqu’il se concentre sur un tout petit groupe de personnes. Les Figures de l’Ombre retrace l’histoire vraie de quelques scientifiques travaillant à la NASA. Mais ces scientifiques sont des femmes, noires, qui travaillent à des postes importants, au début des années 60, au sein de cette importante agence gouvernementale américaine. La réalisation se concentre notamment sur trois d’entre elles (interprétées par les pétillantes et brillantes Taraji P. Henson, Octavia Spencer et Janelle Monáe), trois femmes qui vont marquer l’Histoire.

Un monde d’hommes…

« Les hommes sont les bras, les femmes le cerveau » est une pensée bien loin du début des années 60. A ce moment, les hommes intellectuels monopolisent les postes à responsabilités. Les femmes les plus instruites, elles, sont plutôt dirigées vers des postes plus répétitifs, machinaux et sans grand risque de se tromper. Dans Les Figures de l’Ombre, les scientifiques féminines sont des « calculatrices » au sein de la NASA. Grossièrement, elles comptent. Et cela toute la journée. A plusieurs reprises, de façon tout aussi répétitive que leur métier, on les voit traverser des bâtiments pour remettre des documents à des hommes, comme si elles n’étaient que la première marche d’un travail de longue haleine qu’ils prennent ensuite en main. Et pourtant, elles possèdent des capacités remarquables qui leur permettent d’avoir réussi à intégrer les équipes de la NASA. Mais leur intelligence n’est pas exploitée à 100 %, et bien que leur travail soit indispensable pour pouvoir entreprendre des calculs plus complexes, ces derniers sont toujours laissés aux hommes.

En utilisant la règle des tiers, les plans sont nombreux à montrer, physiquement, que les femmes sont d’un côté, et les hommes de l’autre. Les vêtements peuvent aussi être un facteur pour souligner cette différence entre les deux genres. Alors que les hommes sont tous habillés de la même manière, les femmes se distinguent par des tenues plus colorées et variées, ce qui, au-delà d’un symbole, crée un contraste sautant aux yeux du spectateur. Ces oppositions rendues à l’image sont multiples. Tous ces codes éclatent lorsque ces femmes rentrent chez elles et que le public est invité dans leur intimité. Là, elles sont considérées par leur mari, leur frère, comme des égales. Au-delà du sexe, c’est également une première étape pour montrer l’opposition entre les personnes noires et les blanches.

… et de blancs

Certaines femmes blanches, notamment une interprétée par Kirsten Dunst, ont réussi à obtenir des postes un peu plus à responsabilités que les femmes noires. Dans un même genre sexuel se constitue donc une hiérarchie fondée sur la couleur de peau. Et cette ségrégation, rendue naturelle, est d’autant plus violente lorsqu’elle réduit à néant la compassion des femmes blanches à l’égard des noires. Il y a alors une inégalité dans le respect porté les unes envers les autres. Tandis que les une appellent leurs « supérieures féminines » par leur civilité puis leur nom de famille, les autres se contentent d’appeler les calculatrices par leur prénom. Cette façon de les appeler n’est pas un signe d’affection mais plutôt un signe de respect inférieur pour les travailleuses noires.

Quant aux hommes blancs, eux, ne sont évidemment même pas conscients qu’ils les méprisent totalement. Pour eux, c’est complètement naturel qu’elles aient besoin de traverser les bâtiments de la NASA pour aller dans des « toilettes pour noires », ou qu’elles boivent dans une cafetière différente. Cette dangereuse et grave inconscience est parfois illustrée de manière dramatique, mais la plupart du temps, le réalisateur Theodore Melfi préfère tourner les situations au ridicule afin de rire de l’attitude ingénue des scientifiques blancs. La réaction des femmes noires est dans la même idée, elles préfèrent « en rire plutôt qu’en pleurer ». Ce côté comique apporte beaucoup de légèreté dans un film au message dur. La vivacité d’esprit et les caractères forts des femmes donnent un côté pop très agréable pour le public et cela évite de tomber dans un pathos écrasant. Ces trois scientifiques savent ce qu’elles valent, elles ne se laissent pas intimider par cette pression sociale et raciale. Au contraire, elles mettent d’autant plus de cœur et d’acharnement dans le travail qu’elles fournissent pour prouver leur intelligence, gagner le respect de leurs collègues et ainsi être considérées pour ce qu’elles sont : des scientifiques.

Conclusion : Les Figures de l’Ombre arrive à trouver un parfait équilibre pour exposer une réalité sociale dans un contexte historique très précis, de manière très rude et à la fois plein de vie et de fougue grâce à des personnages très bien écrits et brillamment interprétés par Taraji P. Henson, Octavia Spencer et Janelle Monáe. Theodore Melfi offre au public un éventail d’émotions, pouvant passer du rire aux larmes, ainsi que par l’admiration totale pour ces femmes. 

Les Figures de l’Ombre
Un film de Theodore Melfi
Sortie le 8 mars 2017

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