[Critique] Fences : flot ininterrompu de justesse

Dans un cinéma américain en plein crise existentielle sur sa diversité, un an après les #OscarsSoWhite et tandis que le manque d’égalité homme/femme commence à interroger, Denzel Washington sort Fences. Il n’y a pas beaucoup d’acteurs si talentueux, si impliqués dans le combat des noirs aux Etats-Unis que Washington ; il était donc le plus à même de retranscrire avec une rage cinématographique la puissante pièce de théâtre d’August Wilson.

Depuis une maison, point central du décor et du film, Fences suit la vie d’une famille afro-américaine à Pittsburgh, au Nord Ouest des Etats-Unis. On y découvre leur intimité, leurs rêves violemment écrasés par l’injuste réalité d’être noir dans les années 50. On s’attache à ces personnages, à leur psychologie extrêmement travaillée, du père de famille Troy Maxon (Denzel Washington) à son fils Cory (Jovan Adepo) en passant par sa femme Rose, incarnée magistralement par Viola Davis.

Pièce de théâtre

Tandis que les logos des studios défilent, au début, le cadre se pose. Comme une fenêtre sur le monde s’affinant, on y suit un éboueur finissant sa tournée avec son collègue et rentrant chez lui. On découvre alors la maison qui sera le lieu central du film. En adaptant l’oeuvre théâtrale éponyme, Denzel Washington choisit d’en garder les codes : unité de lieu, unité de personnages. Mais ce qui déstabilise dès les premiers mots prononcés, c’est la vivacité des dialogues. Fences est un flot ininterrompu de paroles, prononcées à une vitesse si rapide et de manière si naturelle et efficace, que ce qui aurait pu sembler de prime abord extrêmement non-cinématographique et très littéraire s’avère être complètement réussi. Il se cristallise autour des ces longues tirades, parfois directement adressées au spectateur lors des monologues, un rythme très lent… alors qu’en deux heures, le film brosse un portrait très complet d’une Amérique raciste et désabusée, aux antipodes du rêve américain vendu par Hollywood.

Cette théâtralité apparaît à chaque strate du film, de ses décors et ses dialogues donc, à la gestuelle et la position des personnages. Dans une sorte d’hybridité cinéma/théâtre, les personnages investissent les différentes pièces de cette maison comme sur une scène de théâtre. Très ondulé, très flottant, très décontracté, le cadre donne au spectateur l’impression d’être inclus dans l’histoire comme s’il était lui-même un personnage, silencieux, auquel les personnages s’adresseraient. Malgré tout, on est au cinéma et Washington signe une mise en scène au service même du matériau de base. La caméra est autonome et les coupes d’un champ à un contre-champ sont si bien amenées que le spectateur croirait être présent dans la scène, et tourner la tête en fonction de son envie. Enfin, la douce musique vient accompagner un film visuellement très beau, qui met l’accent sur les gros plans autant qu’il insiste sur les plans d’ensemble et inscrit astucieusement ses personnages dans le décor.

La barrière de la vie

De par son titre, Fences présente directement son sujet. Fences, barrière, n’est donc pas qu’une oeuvre formellement intéressante de par sa théâtralité uniquement. C’est aussi un film sur ce qu’est être noir aux Etats-Unis, sur la volonté de croire en ses rêves et, surtout, sur ce qu’être un Homme, complexe mélange de bien et de mal, signifie. Si l’on reproche bien trop souvent à l’Art d’être trop tranché, trop subjectif dans sa vision de l’espèce humaine, Denzel Washington filme et interprète un personnage absolument pas manichéen. Du début  à la fin du film – et de sa vie – on assiste à ses errances, ses erreurs, ses choix, sa psychologie, ses belles actions autant que ses mauvaises. Que doit-on donc penser de Troy Maxon ? Est-il un mauvais homme, ou simplement un homme bien rongé par ses errances ? Comme dans la réalité, la réponse se trouve dans cet entre-deux là. On n’est pas tout blanc autant qu’on n’est pas tout noir, tout est question de nuances. En ça, Fences réussit donc à brosser un portrait mystérieux et intéressant de ses protagonistes pour qui, en fonction de son expérience personnelle, on s’attachera ou non. La barrière du film est donc tout autant concrète, représentant l’aspiration du personnage principal qui la construit autour de sa maison, que métaphorique : une barrière dans la psychologie du personnage autant que dans la relation homme/Dieu et, bien sûr, la barrière entre blancs et noirs, terrible aux Etats-Unis.

Conclusion: Au delà d’un énième film sur le combat noirs/blancs, Fences est une réalisation magistrale et épuisante sur ce qu’est être un Homme. La barrière du titre fait tout autant référence à la barrière de couleurs de peaux qu’à une barrière entre le bien et le mal. En réalité, tout sauf manichéen, Fences est une oeuvre virtuose et éreintante, poétique et très dure. Déstabilisant. 

Fences
Un film de Denzel Washington
Sortie le 22 février 2017

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