CinémaDossiers

[Dossier] Pedro Almodóvar : réalisateur adoré

Désormais six nominations en compétition officielle au festival de Cannes, une fois président du jury et un prix du meilleur scénario (Volver, 2006) : Pedro Almodóvar s’est imposé comme un des grands noms du cinéma espagnol et mondial. Son dernier film Douleur et Gloire était présenté en compétition officielle de la 72e édition et a ému la croisette. Un nouveau film qui complète l’oeuvre déjà si riche du réalisateur.

Revenons alors sur l’ensemble de sa filmographie, des premiers élans aux derniers aboutissements pour y voir une évolution ou au contraire des motifs immuables. Qu’est-ce qui fait d’un film d’Almodóvar un film d’Almodóvar ? Quelle est cette patte personnelle identifiable par son spectateur ? 

Les ingrédients

Pas de bon plat sans bons ingrédients. L’éducation et la culture de Pedro Almodóvar ont une place importante dans sa filmographie et nourrissent l’esthétique de ses films. Il est une figure majeure de la Movida espagnole dont le désir de liberté et de renouveau se répercutent dans ses films comme dans Femmes au bord de la crise de nerds. La Movida est le nom du mouvement culturel et artistique qui a lieu après la mort de Franco et accompagne une période de transition démocratique en Espagne. Elle s’inspire de la nouvelle vague britannique ou encore des mouvements punks. Almodóvar s’approprie ce mouvement pour en faire quelque chose de plus personnel et intègre pleinement son idéologie dans ses films. Dans Talons Aiguilles par exemple, le milieu underground y est très présent. Il parvient toujours à mêler divertissement et sujet de société tout en faisant écho à l’époque actuelle.

Pedro Almodóvar est également un cinéaste dit « maniériste ». Le maniérisme étant le nom donné à un groupe de jeunes cinéastes s’inspirant d’autres cinéastes pour créer de nouvelles œuvres artistiques. Ils reprennent les codes pré-établis afin de les exagérer, les renouveler, les mélanger. Si les professionnels du maniérisme s’inspirent des œuvres des autres, ce sont pourtant, le plus souvent, ceux dont le style est le plus personnel (Brian De Palma, Quentin Tarantino…). Dans Todo sobre mi madre, Almodóvar cite le film Opening Night de John Cassavetes ou encore Les yeux sans visage de Franju dans La piel que habito. De la même façon, Almodóvar joue avec les codes du genre et propose un cinéma composite. On bascule souvent d’un genre à l’autre en passant par le mélodrame, le polar, la comédie où se rencontrent tous les arts : cinéma, littérature, théâtre et plus particulièrement la danse. Ainsi le tragique est souvent complémentaire au comique chez Almodóvar et un meurtre pourra tout aussi bien devenir vecteur de larmes ou de rires. 

Un cinéma en couleurs 

« Ma passion pour la couleur est la réponse de ma mère à tant d’années de deuil et de noirceur contre nature ; j’ai été sa vengeance sur la sombre monochromie imposée par la tradition », disait le réalisateur en 2004. Les couleurs, l’artifice et les décors kitsch sont une marque de fabrique d’Almodóvar et c’est par le biais de ces motifs qu’il puise l’émotion. Les couleurs vivaces et pop chez le cinéaste sont souvent les expressions d’une libération, d’un élan provocateur ou de désir de transgression. C’est notamment le cas dans Matador où le personnage d’Ángel cherche à rompre avec son sentiment d’impuissance et s’échapper des griffes de sa mère tyrannique. L’exacerbation de l’artifice est alors au service de l’émotion et l’authenticité naît du spectaculaire. Le grotesque et le sublime sont souvent indissociables, autant dans la narration que dans la mise en scène car il ne se prive pas de montrer des scènes crues dans certains de ses films comme dans La piel que habito.

La logique dramatique n’est d’ailleurs pas privilégiée : chez Almodóvar, c’est l’émotion et le ressenti (la peur, le rire, la tristesse) qui l’emportent sur la logique. Il y a souvent des rebondissements inattendus, des situations peu probables ou même des Deus Ex Machina (intervention d’un événement imprévisible qui fait avancer le récit), toujours dans le but de faire jaillir l’émotion du désordonné, de l’insolite. La structure des films d’Almodóvar renforce cette impression car le cinéaste est un adepte du flash-back imitant le processus de la mémoire et s’interroge sur la place du souvenir dans le présent. Il en est ailleurs question dans son dernier film Douleur et Gloire. A l’image de son esthétique, Pedro Almodóvar met en scène des personnages hauts en couleurs. Des muses qui ont accompagné sa carrière et ses obsessions telles que Carmen Maura puis Victoria Abril, Marisa Paredes, Rossy de Palma, et bien sûr Penelope Cruz. Des personnages féminins forts et hantés par le passé, des figures maternelles tantôt strictes, tantôt aimantes qui ont marqué le cinéma comme celle de Volver ou encore de Tout sur ma mère. Ce rapport entre le passé et le présent est souvent matérialisé par la trace d’une dualité chez les personnages comme celui de Letal/Hugo/Dominguez de Talons Aiguilles qui porte plusieurs masques et se dévoile progressivement. 

Un univers pop, des héroïnes hors-normes et un cinéma imprégné de références, de liberté et de couleurs. Almodóvar a su marquer notre rétine plus d’une fois avec ses films, si bien qu’elle est capable d’en reconnaître son créateur avec quelques images. On retiendra son univers aussi bien excentrique que tendre en attendant ses futurs chefs d’oeuvre.


Envie de lire plus d’articles sur des réalisateurs ?


Vous avez aimé cet article? Abonnez-vous à notre newsletter et découvrez chaque mois le meilleur de Silence Moteur Action!

Vous pouvez aussi nous soutenir gratuitement en regardant une publicité : cliquez ici ! 

Comment here