[Dossier] Le marché des effets spéciaux en France, la renaissance?

La Cité des Sciences à Paris accueille depuis octobre dernier, jusqu’à août 2018, l’exposition « Effets Spéciaux : Crevez l’écran ! » coproduite par le CNC et Universcience. Elle offre au public de tout âge l’occasion de venir découvrir les secrets des effets visuels. En parallèle, à Enghien-Les-Bains (95), à quelques pas de Paris, se déroule du 24 au 27 janvier 2018 la quatrième édition du Paris Images Digital Summit. Cet événement est un temps fort pour les professionnels de l’industrie des effets visuels et de la création numérique. Ces deux manifestations semblent tomber comme un cheveu sur la soupe alors que « cinéma français » ne rime a priori pas avec « effets visuels ». Pourtant, la présence de l’une comme de l’autre est représentative du nouvel envol que sont en train de prendre les sociétés françaises sur le marché des effets visuels.

D’après les chiffres du CNC, la filière compte aujourd’hui plus de 100 sociétés et 3 500 emplois. La production d’effets spéciaux s’est relocalisée à plus de 90 % au premier semestre 2017. Six films français ont ou vont dépenser plus d’un million d’euros dans les effets spéciaux : Santa & Cie d’Alain Chabat, Gaston Lagaffe de Pierre Martin-Laval, Dans la brume de Daniel Roby, Le chant du loup d’Antonin Baudry, ou encore Taxi 5 de Franck Gastambide. « Les investissements dans les effets spéciaux ont doublé en seulement 6 mois » indique Frédérique Bredin, présidente du CNC. Le « Centre national du cinéma et de l’image animée » est un organisme professionnel qui réunit les professionnels du cinéma et qui définit le cadre de leurs activités. Il participe au financement de la quasi-totalité des productions françaises, TV et cinéma. Cette institution a lancé, il y a près d’un an, un grand plan « effets spéciaux » pour soutenir et développer fortement cette filière incluant une hausse des aides qui sont désormais estimées à 9 millions d’euros.

Les deux temps des effets spéciaux français

Les prémices des effets spéciaux sont, à raison, souvent rattachés aux travaux du réalisateur Georges Méliès (1861-1938). Caméra en main, ce cinéaste a offert au public les premières images d’un monde qui n’est pas le leur.

« Le Voyage dans la Lune », Georges Méliès

Il fut à l’origine d’une vague qui déferla jusqu’à Hollywood, territoire aujourd’hui perçu comme le numéro un en termes d’effets visuels. Outre-Atlantique, ces derniers commencèrent à s’industrialiser dans les années 70, notamment avec la collaboration de Georges Lucas, père de Star Wars, avec la société Industrial Light & Magic. Pendant ce temps, et depuis la disparition de Méliès, en France, plus rien. « Il est presque impossible de citer un film à effets visuels français datant des années 40 à 70 », nous confie Yann Marchet, délégué général du Paris Images Digital Summit et membre de la Commission du Film d’Ile-de-France.

Dans les années 80, la France se redynamise sur le marché notamment grâce à Pierre Buffin qui fonde la société d’effets visuels Buf, mais aussi grâce à des entreprises du même secteur comme Mikros, ou Ex Machina (cette dernière n’existe plus aujourd’hui). « Cette date marque aussi la fin de l’analogique et le début du numérique, explique Yann Marchet. Côté Hollywood, James Cameron est arrivé avec le film Abyss (1989). En France c’est le moment des films de Jean-Pierre Jeunet (Delicatessen, La Cité des Enfants Perdus) et des Visiteurs qui utilisait énormément d’effets comme le morphing. »

« Les Visiteurs » de Jean-Marie Poiré

L’image de synthèse en France débarque vers 1985 et tout de suite, les Français sont taillés d’une très belle réputation dans le domaine. Trois sociétés, Buf, Macguff, et Mikros, marquent un tournant dans les effets spéciaux français. Buf est à l’origine du bullet time, aussi appelé l’effet Matrix, qui donne l’illusion d’une caméra se déplaçant à vitesse normale autour d’une action figée ou ralentie à l’extrême. Pour l’anecdote, au moment de la production de Matrix, les sœurs Wachowski (réalisatrices des trois volets de la saga) étaient venues solliciter Buf pour la réalisation de cet effet. Malheureusement, Buf travaillait déjà sur Batman et Robin de Joel Schumacher. « Nous ne savions pas que nous allions participer à ce qui fut le pire film du moment » s’amuse Dominique Vidal, superviseur d’effets visuels chez Buf, qui travaille actuellement sur le prochain film de Lars von Trier, se rappelant des prémices de la société. Buf, créateur du bullet time, avait donc dû laisser sa place à une autre société d’effets visuels sur Matrix.

Avec l’arrivée du numérique et la montée en gamme des blockbusters américains, le budget des productions aux Etats-Unis atteint rapidement 200 millions de dollars. Les équipes sont vite constituées de 200, 300, parfois près de 1000 collaborateurs comme ce fut le cas pour certains épisodes de Star Wars. « En France, nous avons des créateurs, des artisans », indique Yann Marchet, soulignant le peu de place donné à ce savoir-faire dans une machine devenue industrialisée. « En termes économiques la France pèse peu, mais en termes artistiques elle pèse beaucoup » affirme Dominique Vidal, allant dans le sens de son confrère. Vers la fin des années 2000, le cinéma français connait une baisse de régime. Le financement ne suit plus toujours. La Belgique se réveille et offre des avantages fiscaux qui attirent grands nombres de productions, désertant ainsi la France. Dans cette crise, grand nombre de sociétés d’effets visuels mettent la clef sous la porte.

Merci le crédit d’impôt !

Il aura fallu du temps, mais l’Etat et le CNC mettent finalement tout en œuvre pour concurrencer nos voisins belges. Un crédit d’impôt international est mis en place en 2009 par le CNC. Il est amélioré en 2015 après la dérogation accordée à Luc Besson pour son film Valérian et la Cité des mille planètes. Ce crédit attire les productions étrangères et limite les départs de productions vers la Belgique qui se montrait offensive en matière de coûts. Depuis deux ans environ, la dynamique est relancée et nous sommes en plein dedans. Cependant, bien que les professionnels de l’audiovisuel notent un essor (re)naissant, le rapport nommé « La fabrication d’effets spéciaux numériques en France » commandé par l’Etat pour le CNC et mené par Jean Gaillard (formé à l’école audiovisuel l’ESRA et ancien de Mikros Image) explique que « les dépenses VFX (abréviation de « visual effects », ndlr.) cinéma 2015 se montent à 15 millions d’euros, ce qui représente moins de 1,5 % du coût de l’ensemble de la production française (coproductions minoritaires incluses) et moins de 2 % de la partie de la production pour lesquels le recours aux VFX est identifié. Sur ces 15 millions d’euros, 8,8 millions, soit près de 60 %, ont été dépensés à l’étranger. »

Il reste donc du travail. Aujourd’hui, quelques acteurs majeurs comme Buf ou Mikros dominent le marché français, notamment grâce à leurs capacités créatives et leurs offres variées. Ils sont accompagnés de structures d’envergure à peine plus petite, mais souvent très spécialisées, comme c’est le cas de Digital District dont nous avons pu visiter les studios.

Les bureaux de Digital District (photo Estelle Lautrou)

Digital District est une société de postproduction spécialisée dans les effets visuels. Ses employés travaillent dans le domaine de la publicité et du long métrage. Elle a pour spécialité l’image de synthèse organique, c’est-à-dire le travail sur les fluides (création d’océans), les particules (poussières, fumées, explosion). Elle œuvre aussi sur des effaçages de câble, des anachronismes ou encore des retouches d’actrices. Les équipes tournent mais David Danesi, président-directeur général de Digital District, explique qu’entre 90 et 120 personnes collaborent chaque mois. Parmi eux sont comptés des coordinateurs de projets, des producteurs de projets, des superviseurs de projets (qui encadrent artistiquement et techniquement le projet). Ils gèrent des équipes constituées de modeleurs, d’animateurs, des textueurs, de compositeurs ou encore de lighteurs. « Sur un seul projet, il faut compter 6 à 15 personnes. Nous avons travaillé récemment sur La Promesse de l’Aube d’Eric Barbier avec Pierre Niney ; cela nous a pris entre 6 et 8 mois. »

« La Promesse de l’aube » d’Eric Barbier

La collaboration fait défaut

Mais pourquoi le cinéma français reste-t-il alors en retard sur les Etats-Unis en matière d’effets visuels ? Dessinons les bases de la situation actuelle : le marché des Etats-Unis, notamment avec les Marvel, est le marché leader des effets spéciaux. Sur un même film contribuent plusieurs sociétés, souvent d’origines variées. Tout comme la France avec la Belgique, beaucoup de films hollywoodiens se produisent au Canada pour des raisons financières. Aux Etats-Unis comme en France, la sélection est la même. Majoritairement, les producteurs se tournent vers des sociétés d’effets visuels, et leur font part de leur projet. Les boîtes sont alors mises en compétition. « 80 % de la décision est financière. Les 20 % restant sont la capacité à délivrer en temps et en heure ainsi qu’à proposer quelque chose qui soit graphiquement pertinent », explique Yann Marchet. En France, les réalisateurs sont beaucoup plus frileux en termes d’effets visuels et culturellement, ce ne sont pas leurs priorités, comme le souligne Dominique Vidal : « Ici, les films qui font le plus d’argent sont les comédies. Dans la tradition artistique française, il existe un mépris total pour les effets spéciaux. Pour les critiques, un film à effets, c’est vraiment de la pacotille. Il n’y a d’ailleurs pas de catégorie effets spéciaux aux César. Cela est très représentatif. Pourquoi ne remercie-t-on pas ce métier ? » Quoi qu’il en soit, le cinéma français n’est (pour l’instant) pas LE cinéma des effets spéciaux. Par conséquent, une seule société monopolise généralement un film. C’est ici que le bât blesse.

« Ici, la société de production choisit une société d’effets visuels qui va tout faire. Selon moi, c’est une erreur. Sur des films avec peu d’effets visuels, ce n’est pas très gênant. Mais sur des plus grandes productions, il faut comprendre qu’une seule société ne peut pas tout faire si on veut que le travail soit bien fait. Si les tâches sont divisées, le travail et les coûts sont optimisés. Cette année nous avons eu un bon exemple avec Santa et Cie pour lequel trois sociétés audiovisuelles ont collaboré », constate Yann Marchet. Et de poursuivre : « Cette industrie requiert des talents exceptionnels. Le numérique a l’air simple. Mais pour construire un immeuble en 3D, il faut des compétences en architecture. Pour un film dans l’espace, il va falloir avoir des connaissances en gestion de l’apesanteur (la série française Missions en est un bon exemple récent, ndlr). Une personne ne peut pas maîtriser tous les domaines », illustre le délégué général du Paris Images Digital Summit.

Pour Dominique Vidal de Buf, le problème de la non-division des tâches se trouve en amont de la production : « Il existe des méconnaissances des producteurs français en termes d’effets spéciaux. S’ils réfléchissaient à leurs stratégies concernant ce marché dès le début, ils se rendraient compte que répartir les effets sur plusieurs sociétés représente un coût avantageux. »

Diviser pour mieux gérer

Cette division des tâches est clairement utilisée aux Etats-Unis. A titre d’exemple, sur le dernier volet de Star Wars, Les Derniers Jedi, pas moins de treize sociétés ont collaboré (ILM Hybride Technologies, Rodeo FX, The Third Floor, Blind, Exceptional Minds, Gentle Giant Studios, ILPvfx, Jellyfish Pictures, Mark Roberts Motion Control, One Of Us, Rough Draft Korea et Snow Business International). Cela permet aussi à la production de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier et, par étirement, de ne pas prendre une multitude de risques en misant tout sur une seule boite d’effets visuels.

Qui plus est, les entreprises françaises sont particulièrement fragiles économiquement. La perte d’un projet en cours peut être plus que préjudiciable pour elles. Les sociétés que nous avons interrogées ne cachent pas qu’il arrive que les producteurs d’un film retirent du jour au lendemain un élément construit via les effets spéciaux. Comme elles travaillent constamment sur plusieurs projets en même temps, la perte d’un d’entre eux peut avoir des répercussions sur les autres. Dans ce cas exact, la production a tout intérêt à ne pas miser la totalité de ses effets sur une unique entreprise. Notons également que l’hyper-spécialisation permet un rendu de meilleure qualité. En effet, faire appel à différentes sociétés pouvant chacune apporter sa valeur ajoutée ne peut qu’être bénéfique à la production finale. De plus, « plein de petites sociétés seraient ravies de s’occuper ne serait-ce que des effaçages de câbles sur des grosses productions » selon Yann Marchet.

David Danesi de Digital District nous informe que, pour pallier à ce manque de collaboration a priori typiquement française, un syndicat nommé V2F, dont Gilles Gaillard (Mikros Image, groupe Technicolor) sera à la présidence, est en train de se monter. Il regroupera toutes les sociétés d’effets spéciaux du circuit qui souhaitent en être. Il a pour but d’établir une charte des effets spéciaux et de se mettre d’accord sur une politique de prix et de marketing. A plus long terme, le syndicat proposera des solutions pour attirer des productions étrangères en France.

Quand la concurrence pointe son nez pour recruter dans les écoles françaises…

Un des grands enjeux de chaque société française, y compris des plus imposantes, réside dans le recrutement de talents. Les sociétés interrogées nous répondent que la majeure partie des embauches se tient dès la sortie des écoles d’effets visuels (en France se trouvent ArtFX, l’ISART, ou encore, entre autres, Les Gobelins. Toutes sont réputées mondialement). A la fin de l’année scolaire, des « jurys » sont organisés par les établissement scolaires. Les sociétés d’effets sont invitées. Les sortants d’école font leur preuve, puis c’est au tour des professionnels de présenter leurs projets et de séduire les meilleurs talents pour ensuite les inviter à travailler chez eux. « C’est un métier qui ne connait pas le chômage. C’est donc la guerre à ce moment. Nous sommes en face d’autres sociétés qui viennent de partout. En France, notre carte à jouer est notre côté moins industriel, plus artisanal. Par conséquent, nous essayons de dire aux étudiants qu’ils auront la possibilité de travailler sur des séquences complètes alors que s’ils partent chez une société américaine, ils peuvent être amenés à travailler sur la griffe du petit monstre en haut à droite de l’écran » illustre Dominique Vidal.

Pour David Danesi, « la sortie d’école est un vivier important. Nous voulons recruter des talents, des bons talents. Ce n’est pas toujours simple, parce que les étudiants partent beaucoup à l’étranger. On ne peut pas leur en vouloir. Cela nous pousse aussi à nous tourner vers des projets assez excitants pour que ces jeunes talents restent dans l’Hexagone, voire intègre notre société. » La récupération de projets américains sur le sol français est aussi un enjeu capital à ce niveau, s’il peut empêcher les talents de partir à l’étranger. Notons cependant que ces jeunes étudiants en partance pour l’ailleurs portent sur eux l’étiquette du savoir-faire français.


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