[Dossier] Bilan 2017 (3) : qui a dit que le cinéma français était mort ?

Qu’est ce qu’une année de cinéma ? Une bataille. D’un côté, les œuvres écrasantes, celles qui bombent le torse et terrassent tout sur leur passage ; de l’autre, les œuvres écrasées, qui se battent pour trouver une place chaque milieu de semaine, et qui peinent à gravir les échelons du box-office. Ce n’est pas pour rien s’il est de coutume de dire que le cinéma américain finance le cinéma français. Chaque fin d’année annonce le même constat : les seuls films français à avoir séduit les foules en masse sont les comédies populaires, qui sans méchanceté aucune, font parfois main basse sur la qualité.

La critique pointait le vide politique (et créatif) qui traversait les écrans dans l’Hexagone depuis le début des années 2000. Et pourtant, ces cinq dernières années, une « nouvelle vague » semble émerger et sauver la production française. Une génération éclectique, qui voit émerger de nouveaux talents, d’autres qui se confirment ou qui se renouvellent. Faire le bilan d’une année de cinéma, c’est aussi essayer de tirer une tendance d’une production massive, et de répondre à cette question : où en est le cinéma français ? Sans la prétention de pouvoir y répondre, on peut tout de même faire le constat que de nouvelles propositions fortes, tenues présagent d’un « nouveau » cinéma français, d’auteur, en puissance.

Les petits nouveaux de la Femis

Il semblerait que la rue Francoeur continue de nourrir l’élite du cinéma français. Cette année, deux jeunes réalisateurs fraîchement sortis de l’école FEMIS ont bouleversé l’esthétique du cinéma français : Léa Mysius et Hubert Charuel. Deux films qui se sont emparés des codes et ont redéfini les limites de leurs esthétiques. Ava, de Léa Mysius est un film de guerre, la guerre contre les stéréotypes d’une enfance heureuse. De même que l’obscurité cerne le champ de vision d’Ava, un monde sombre et menaçant semble guetter les personnages aux abords du cadre. Si, outre-atlantique, 2017 fut l’année d’Emma Stone, dans l’Hexagone elle fut celle de Laure Calamy. Elle explose dans Dix pour-cent, la série France 2, rayonne dans Ava, elle est le symbole qu’à l’image des Américains, la qualité de l’offre en série permet à des acteurs comme Laure de briller sur les deux écrans.

A quelques semaines d’intervalle donc sortaient Ava, puis Petit Paysan. Nous pouvons l’affirmer, Petit Paysan fut cette année l’un des thrillers les plus noirs du cinéma français. Cela parait presque absurde : comment un film sur un éleveur laitier qui essaie de sauver son troupeau peut-il s’avérer être un grand film à suspens, alors qu’il a plus l’allure d’un nouveau documentaire de Raymond Depardon ? C’est toute la maestria de son jeune réalisateur, Hubert Charuel, qui démontre comment l’amour pour un métier peut pousser à l’acte irrémédiable. Deux jeunes talents donc, qui ont totalement explosé les codes, et ça fait du bien.

L’année du duo Campillo/Cantet

Derrière chaque grand film de Laurent Cantet se cache Robin Campillo. Ils sont arrivés cette année à Cannes, mais cette fois-ci pas main dans la main comme pour Entre les murs. 2017 sera l’année de Robin Campillo : sélectionné en compétition officielle pour 120 battements par minute, alors que L’Atelier de Cantet restera dans les sélections parallèles, c’est une toute nouvelle aventure pour le scénariste.

Faire un film en 2017 sur l’engagement d’Act-Up Paris à cette époque de l’Histoire (celle du virus, celle de la communauté homosexuelle, celle de la société française) relevait vraisemblablement d’une nécessité personnelle pour son réalisateur et scénariste, Robin Campillo (à qui l’on doit également le film Les Revenants, qui a inspiré la fameuse série du même nom, et le très beau Eastern Boys). Il a lui-même milité au sein de l’association au début des années 1990 et tout, dans le film, témoigne d’une connaissance aiguë de son sujet et d’un désir viscéral de raconter ce combat. Fort heureusement, 120 battements par minute réussit à être bien plus que la somme de ces nobles intentions. L’équilibre sur lequel repose le film est rien moins que miraculeux, tant les pièges étaient nombreux : la fresque contemporaine, qui mêle la petite histoire à la grande, a vu ces dernières années en France de nombreux cinéastes se cogner aux limites d’un exercice tellement délicat qu’ils s’y sont souvent cassé les dents.

Laurent Cantet, quant à lui, a toujours été ce cinéaste réaliste et politique, l’un des plus conscients du monde dans lequel il évolue. Il n’y a pas un conflit de ces dernières années qui ne soit pas dans L’Atelier. C’est comme si les maux les plus brûlants de la société, passés dans le viseur cantetien, étaient dépouillés de tout sensationnalisme pour saisir le citoyen, et poser son regard sur la souffrance d’un jeune homme victime de son propre ennui. Jusqu’à présent, le cinéaste faisait du déterminisme social, contre lequel ses personnages ne pouvaient lutter, la question transversale de tous ses films, jusqu’Entre les murs qui l’abordait de la manière la plus frontale possible.

L’affirmation des autres

Si 2017 a été l’année de l’éclosion de nouveaux talents, elle fut aussi celle de la révélation et de l’affirmation de figures du cinéma français. Des cinéastes, des acteurs, qui se sont renouvelés ou sont revenus aux bases. Le festival de Cannes 2017 a accueilli la nouvelle bombe dumontienne : Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc. Sur le papier, une comédie musicale inspirée des textes de Charles Péguy sur l’enfance de Jeanne d’Arc, le tout chorégraphié par Philippe Découflé, et à la sauce Dumont : le projet semblait déjà frôler l’indécence. Mais Jeannette a plus l’air d’un spectacle de village, avec des interprètes qui récitent le texte de Péguy comme on récite du Prévert en primaire, et qui ne semblent pas comprendre plus que nous ce qu’il se passe. Et c’est tout le génie de Dumont. Une véritable cacophonie pop et burlesque. Le cinéma de Dumont a quelque chose d’autodestructeur : il cherche un équilibre fragile, tout en plaçant lui-même l’élément perturbateur. A travers la matérialité des corps et des paysages, Dumont mène une quête métaphysique et morale qui gagne toute sa puissance dans une comédie burlesque plus que réussie.

Autre film présenté à Cannes, L’Amant Double, de François Ozon. Dans ce film, le réalisateur revient à la base de ce qui fait son cinéma, un cinéma de genre, qui frôle avec le surnaturel. Malheureusement, il n’a pas convaincu la critique et restera dans les oubliés de 2017. Mais l’événement que tout le monde attendait lors de cette édition, c’était l’entrée officielle de Mathieu Amalric parmi les réalisateurs français. Avec Barbara, il redéfinit les caractéristiques du biopic, pour faire un film poétique, où l’on sent toute la charge des cinéastes français qui ont un jour posé leur caméra sur lui.

Au regard du box-office français, les comédies à gros budgets explosent les chiffres. Mais comme nous le disions dans l’introduction, la qualité n’est pas souvent de mise. Pourtant, 2017 a offert au public deux grandes comédies, à l’esthétique aussi soignée que son contenu : Au revoir là-haut, de Dupontel, et Le Sens de la Fête. Albert Dupontel est un comique, certes, mais un cynique surtout. Chez lui, il est toujours question de cohabitation forcée. Ici, c’est celle de Maillard et Péricourt, qui vont devoir trouver un moyen de surmonter le traumatisme de la guerre ensemble, puisque Péricourt refuse de rentrer chez lui. C’est cette façon de forcer les personnages à cohabiter dans le même espace, et dans le même cadre, qui contribue à construire sa farce burlesque. Ce qui pourrait relever d’une escapade solitaire à la lecture du livre devient une aventure collective à l’écran. Une aventure collective, c’est aussi ce qui nourrit le film de Tolédano et Nakache. Le Sens de la Fête est une comédie chorale dans laquelle la tension comique et dramatique s’épousent à merveille. La preuve que l’on peut encore faire rire les gens dans la finesse.

En somme, c’est une belle promesse que 2017 nous a faite, et espérant que l’année 2018 nous fasse découvrir de nouveaux talents, toujours aussi prometteurs.


A découvrir également, dans notre bilan de l’année 2017 :


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