Décryptage de Générique : Turn, une plongée dans l’histoire américaine (AMC)

Vous le savez, chez Silence Moteur Action on aime s’arrêter sur les génériques de séries. Début octobre on s’était intéressé à The Wire, la série mythique de HBO, aujourd’hui on retourne casaque, on passe chez AMC avec Turn.

Le succès de The Walking Dead ne réjouit pas uniquement les producteurs, les cadres de AMC ou ses acteurs qui deviennent des incontournables du dimanche soir, il permet à AMC de produire et diffuser des séries qui seront moins exposées, de leur laisser le temps de s’installer (à l’heure où les majors annulent à tour de bras), sans pour autant prendre un risque financier énorme. Ce système permet aux sériephiles les plus convaincus d’accéder à des shows plus risqués, plus confidentiels sans que la qualité n’en pâtisse. Débarrassé de la menace de l’annulation (repoussoir à audiences qui décourage certains téléspectateurs confrontés à une nouveauté), ce système favorise une plus grande liberté de création et offre bien souvent des petites pépites qui gagnent à être connues. C’est dans ce contexte que AMC nous proposait Turn en avril 2014. Intrigue originale adaptée du roman de Alexander Rose du nom de Washington Spies (petite note en passant, Turn évolue entre la saison 1 et la saison 2 en se faisant désormais appeler Turn : Washington Spies, pour faire simple on se contentera de Turn pour ce papier), casting de qualité mais audiences timides, Turn, portée par les producteurs Craig Silverstein (Nikita, Tera Nova, Bones) et Barry Josephson (Bones), nous plonge au cœur de la Guerre d’Indépendance américaine en 1776 dans le petit village de Setauket. Alors que les anglais et les continentaux s’affrontent, Abe Woodhul (Jamie Bell) se trouve aspiré malgré lui au cœur de la bataille. Espion pour le compte des continentaux, Abe et ses amis d’enfance, forment le Culper Ring, le premier cercle d’espionnage moderne servant la cause de George Washington. Si on vous recommande Turn, aujourd’hui on va surtout se concentrer sur son générique digne des meilleurs génériques de ces dernières années.

Découvrez ci-dessous le générique de Turn sur Silence Moteur Action…

Lancée à l’assaut de la maison HBO depuis 2002, AMC joue sur ses terres en proposant des séries différentes à forte valeur ajoutée, et cela commence bien entendu par un générique sensé donner du caractère, une identité à la série qu’il introduit. Le générique se développe dans une double logique, il doit être à la fois fidèle à la série et être suffisamment attractif pour dissuader le téléspectateur de zapper. Pour se distinguer, Turn compte sur son générique très travaillé. Comme celui de Mad Men avant lui, le générique de Turn ne comporte aucune image filmée de la série mais utilise le dessin stylisé pour mettre en place une ambiance. Michael Riley, à la tête du studio de production Shine (qui n’a par ailleurs plus rien à prouver, voir Raising Hope, Band of Brothers, Modern Family, Mad Money, etc…), produit une pièce d’une trentaine de secondes diablement efficace mettant en scène une compilation des méthodes d’espionnage s’étant développées au XVIIIe siècle alors que les Américains se révoltaient face au pouvoir anglais. Riley introduit clairement le conflit entre la colonie cherchant à s’émanciper et la maison mère qui s’y oppose en représentant un drapeau en mouvement passant de l’Union Jack au Star Splanged Banner à treize étoiles représentant les treize colonies (légèrement anachronique si on considère que la série ne commence qu’en 1776 alors que le Star Splanged Banner n’est adopté par les rebelles que l’année suivante). On notera par ailleurs que AMC n’hésite pas à incruster son propre logo sur le drapeau, signe que la chaîne porte haut ses couleurs, fière de ses succès (Mad Man, Breaking Bad, The Walking Dead) années après années et ne se prive pas de le rappeler. Au delà de l’évidence de la guerre, au delà la volonté manifeste de jouer sur la fibre patriotique à laquelle le téléspectateur américain est particulièrement sensible, les deux drapeaux mettent en scène le conflit intérieur du personnage principal, Abe Woodhul, déchiré entre le devoir et la passion et qui ne sait plus vers quel drapeau doit converger sa loyauté. En une seconde à peine, vous pouvez identifier le thème de la série.

Le générique de Turn nous propose par ailleurs ce qui ressemble à un instantané de la vie à Setauket durant le conflit. Le travail de la terre, l’utilisation du cheval, la correspondance, les mondanités, le port du tricorne, la présence de l’armée, les séquences s’enchaînent à un rythme effréné et mêlent l’idée du quotidien à la vie d’espion à travers la présence des jumelles suggérant l’observation, les scènes d’encodage, la nécessité d’avoir recours à des cavaliers, la possibilité d’avoir à agir à la vue de tous et surtout les risques que cela entend… se faire prendre, risquer la pendaison, devoir s’échapper de situations périlleuses. La rencontre de ces deux univers rappelle que Abe n’est pas un espion chevronné mais un homme ordinaire évoluant dans un milieu ordinaire. Loin des aventures burlesques de la famille Chance dans Raising Hope, Turn est un récit sombre et dangereux ayant cours dans des temps troublés. Le moins que l’on puisse dire c’est que ce n’est pas très réjouissant. L’ambiance est plutôt lugubre. Riley utilise une image légèrement sépia évoquant traditionnellement les univers historiques. Les bords de l’image sont mangés par l’usage du flou. Le noir domine très largement l’écran et réduit de facto l’espace disponible pour les scénettes qui se jouent devant nous. Ce procédé nous donne clairement l’impression de jouer à l’espion, d’être dans la confidence, d’être celui qui regarde par le trou de la serrure, d’agir dans l’ombre sans visibilité et c’est finalement une situation assez inconfortable. Au-delà de ces bandes noires, tout n’est que noirceur. C’est un paysage de désolation dans lequel les arbres apparaissent totalement dépouillés, le ciel s’assombrit de vols de corbeaux (rappelant le générique de The Secret Circle, une autre production de Shine), animal sinistre annonçant généralement de mauvaises nouvelles et fait plus généralement intervenir des silhouettes noires sans visage. Le pendu fait ici figure d’exception, il bénéficie en effet d’un gros plan où domine l’angoisse. Cette impression inquiétante est renforcée par le choix de la chanson Hush (« Silence » en anglais) portée par le duo Joy Williams et Matt Beringer qui participe franchement à cette ambiance étrange, bizarre.

Et pourtant dans toute cette obscurité, Riley aménage des espaces de lumière. Cela commence surtout par le halo, le phare  au sommet de l’église dans la séquence qui suit celle des drapeaux. Cette idée de lumière qui guide dans la nuit est une sorte de repère lointain, de destination, de but à atteindre qui semble faire écho à une idée du bien qui surplomb l’action de Abe. Le fait que cette lumière se trouve précisément dans un édifice à caractère religieux n’est évident pas une coïncidence. La population américaine est très pieuse et le révérend jouera un rôle central au moment venu au même titre que le juge représentant les magistrats ou l’armée. Rappelons en effet que la divise des États-Unis est aujourd’hui même In God We Trust (En Dieu nous croyons/Nous avons foi en Dieu). La religion représente un pendant important de l’histoire américaine, Riley ne pouvait pas passer à côté. De manière plus générale, les objets suggérant l’espionnage sont plus éclairés. Il s’agit là pour Riley de présenter la résistance, la révolte des continentaux sous un jour favorable face à la misère de l’environnement de l’occupation anglaise dominée par le noir et la violence comme on la vu précédemment. L’anonymat permet au téléspectateur de s’identifier à l’image du continental intelligent, déterminé face à l’anglais agissant en groupe par lâcheté (pour en revenir à la scène de la pendaison). La scène de l’œuf en est un autre exemple. Il est à la fois un objet permettant de dissimuler ses actions, ses agissements d’où la métaphore du sous-marin, évoque la nécessité d’agir en secret, mais est en suite planté dans le sol par une silhouette indistincte pouvant évoquer Abe ce qui suggère différentes interprétations. D’un côté on serait tenter de penser que Abe est amené à enterrer ses convictions (ce qu’il fait à de nombreuses reprises) et de l’autre, on peut considérer que la révolte des continentaux est actée et qu’elle ne tardera pas à porter ses fruits. La graine est plantée et elle entraîne avec elle un jeu de domino inarrêtable indiqué par les images qui glissent les unes vers les autres (marotte de Riley).

Le générique de Turn est un bon générique. Il est peut-être même trop bon pour la série qui finit par son éloigner. En effet, le générique est à prendre au premier degré, il est sombre et pourtant plein d’espoir mais nous parle du concret alors que Turn finit par prendre une certaine distance avec l’intrigue focalisée sur l’espionnage, son développement, son organisation, ses formes, ses agents, ses victimes collatérales pour se concentrer d’avantage sur le drame familial que vit Abe pris dans des rapports conflictuels avec son père, l’engagement envers la femme qu’il a épousé par devoir, l’ancienne fiancée qu’il a trahis, son fils. Ces atermoiements finissent par nuire à la série et rendre un générique génial caduc.

La trop discrète Turn est une série ambitieuse dont on aura l’occasion de vous reparler sur le blog puisqu’elle est attendue pour une seconde saison début 2015. Son générique est remarquable et témoigne de la volonté clairement affirmée de AMC de se donner les moyens de s’attaquer sa principale concurrente, HBO.

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