Décryptage de générique : Six Feet Under, entre esthétisme et imaginaire

Silence Moteur Action s’amuse une nouvelle fois à décrypter vos génériques de séries télé préférées. Après s’être intéressé à Oz et son univers carcéral impitoyable, coup de projecteur cette fois-ci sur celui de Six Feet Under, une série HBO qui s’est achevée il y a presque 10 ans de cela (prenons un coup de vieux au passage !).

Six Feet Under, entre esthétisme et imaginaire

Six Feet Under (2001-2005) est une série créée par Alan Ball, qui signe aussi True Blood. Elle relate le quotidien des Frères Fischer qui s’occupent d’une entreprise de pompes funèbres. La série s’ouvre sur la mort du père, un personnage très mystérieux. Chaque épisode de la série commence par une séquence avec un personnage qui comme on le sait va finir sur la table d’autopsie des Frères Fischer. On voit donc ce personnage mourir puis apparaît un carton blanc avec son nom, sa date de naissance et sa date de mort. Ce carton fait évidemment référence à l’épitaphe que l’on retrouve sur une tombe. C’est donc à partir de là qu’entre en jeu les Frères Fischer dont le rôle est de s’occuper du corps selon les volontés de la famille. La série d’Alan Ball développe des thèmes plus libres, en accord avec la politique de HBO comme la sexualité, le macabre, la religion, le traitement de la mort soit autant de sujets qui peuvent être tabous. Pour traiter le tout, les Frères Fischer le font avec beaucoup de cynisme. Six Feet Under était donc une série originale au moment de sa diffusion, s’inscrivant ainsi parfaitement dans sa ligne de travail. Tous comme bon nombre de scénaristes travaillant pour HBO, Alan Ball avait carte blanche. « So what is the most notable about Six Feet Under is not only that it is bold and original within the context of television but also that it has no clear ancestry in any area of culture” (Mark Lawson). 

Quant au générique de Six Feet Under, il est très travaillé. C’est d’ailleurs l’agence Digital Kitchen qui signe cette séquence (agence aussi à l’origine du générique de True Blood). Danny Yount, l’un des designers du générique explique  tout d’abord que les producteurs de la chaine leur ont envoyé la musique du générique et que leur travail était de créer un générique qui reflète la série et qui correspond à la musique : “I thought it was more about the bigger picture — that there is a life after death and it is not ugly or morbid but beautiful”. 

Ce générique joue sur les allégories. La première allégorie est celle du temps qui passe avec notamment l’image de la fleur qui se fane, les couleurs pâles… Mais il y a aussi le ciel et les nuages qui passent. Les deux mains qui se séparent dès l’entrée du générique représentent la séparation entre deux êtres chers. On peut dès lors comprendre que Six Feet Under n’est ni une sitcom ni une comédie. Nous sommes devant une série qui parle de la mort. Le blanc, présent dans de nombreux plans et qui rappelle les hôpitaux, donne un air dépouillé au générique et participe à l’atmosphère macabre (dans le sens où le générique évoque la mort). Il y a cependant une  ambivalence dans le générique : c’est certes le thème de la mort qui est développé mais comme l’explique Danny Yount, ils ont voulu représenter la beauté de la chose (après tout, le thanatopracteur n’a-t-il pas pour rôle de rendre le corps présentable ?) Gardons aussi en tête qu’à de nombreuses reprises dans la série, le corps est assimilé à une œuvre d’art. Le chariot accompagne quant à lui le téléspectateur dans le monde loufoque des Frères Fischer. Encore une fois, il y a une chose qui peut frapper : on ne voit pas les visages des acteurs. A vrai dire le générique est composé d’aucune image de la série (ce qui n’est pas rare rappelons-le pour les dramas de HBO). La lumière mystique, le corbeau… créés un monde étonnant et pas très réaliste. Une ambiance est créée à travers ce générique. Le discours est simple et s’appuie sur le jeu du zoom. Il y a en effet des agrandissements sur certaines pratiques (le coton qui passe au-dessus du corps, l’étiquette au pied du cadavre) : ce générique veut nous faire dire quelque chose. 

Lorsqu’Alan Ball a visionné pour la première fois le générique de Six Feet Under, sa réaction a été claire et sa réponse des plus significatives : « Elegant, cinematic, so unlike TV ». Ces deux derniers mots sont très intéressants. Comme nous l’avons démontré dans un  précédent article, HBO s’est construit comme une chaine qui n’est ni du cinéma, ni de la télévision mais comme de la para-télévision. Son discours est donc différent. Lorsque ce générique est sorti à la télévision, son univers était différent des autres séries du même genre. On peut d’ailleurs s’amuser à comparer deux génériques qui traitent d’un thème sensiblement le même (le monde médical) et qui pourtant ne le traite pas de la même manière.

Le générique d’Urgences est l’un des plus connus. La série de NBC a été diffusée entre 1994 et 2009 pour un total de 15 saisons. Six Feet Under et Urgences ont donc été diffusées l’espace de quelques années en même temps. Comme son nom l’indique, Urgences nous dépeint le quotidien d’une unité d’urgence à l’hôpital universitaire Cook County de Chicago. Son générique est simple (même s’il a connu quelques modifications) et entre dans la catégorie du « character sequence ». Alors que pour Six Feet Under on ne montre pas les personnages (présentation extra-diégétique), pour Urgences, c’est une pratique intertextuelle (images de la série). 80% du générique nous montre en effet les personnages, les acteurs avec leur nom apparaissant en dessous. Le thème de la mort, de l’urgence…sont passés au second plan. Cette séquence n’a pour seul fonction que de créditer les personnages et de présenter très rapidement la série (la fonction de base de n’importe quel générique). Il est indissociable de la série elle-même. Celui de Six Feet Under à l’inverse ne présente pas de façon évidente le thème de la série elle-même. Pour celui qui regarde pour la première fois le générique sans connaitre la série, va se douter qu’elle va traiter de la mort mais sans plus. De plus, le générique de Six Feet Under semble être déconnecté de la série en elle-même. C’est comme un film dans un film. Séparé de sa série, le générique peut exister en lui-même. D’autant plus que comme dit précédemment, il ne présente pas clairement la série : il est plus froid, particulièrement esthétique .

Tableau de comparaison entre les génériques de Six Feet Under et d'Urgences
Tableau de comparaison entre les génériques de Six Feet Under et d’Urgences

Contrairement aux séries comme Oz ou The Wire qui se veulent proches du réalisme à l’image de la chaine, le générique de Six Feet Under joue sur l’esthétisme, sur ce que l’on voit rarement.

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