[Critique] Zombi Child : Déterrer le passé

Après Nocturama et Saint Laurent, le musicien et cinéaste Bertrand Bonello réalise son 8ème long-métrage Zombi Child. Présenté à la quinzaine des réalisateurs au 72ème festival de Cannes, cette nouvelle réalisation continue de faire de Bonello un habitué de la croisette (Le pornographe, Tiresia, L’apollonide, De la guerre, Saint Laurent) qui ne cesse de nous envoûter. 

Deux intrigues s’entremêlent : d’un côté Haïti, 1962, où un homme (Clarius Narcisse) ramené des morts, s’occupe contre son gré des plantations de cannes à sucre. De l’autre, et 55 ans plus tard, un groupe d’amies, étudiantes au pensionnat de la Légion d’honneur. Le point commun entre les deux intrigues : Melissa, une adolescente haïtienne qui se trouve être la petite fille de Clarius Narcisse. 

Un zombi politique

Là où le titre nous laissait imaginer des morts-vivants assoiffés de chair façon Iggy Pop dans The dead don’t die, Bertrand Bonello préfère détourner nos attentes. Zombi Child présente les origines caribéennes du zombie, qui ici, est d’abord enfant de l’esclavagisme. Ainsi, Bonello privilégie le zombie idéologique et politique plutôt qu’horrifique, en admettant que ces deux termes soient dissociables. A partir de là, nous découvrons toute la culture vaudou haïtienne, la zombification et des rituels de transe remarquablement bien mis en lumière par le chef opérateur Yves Cape (Holy Motors, La Prière).

Bonello marie son approche quasi-documentaire à la fiction avec brio, nous rappelant autant les films de Jean Rouch (Les maîtres fous, Moi, un noir) que ceux de Wes Craven (Les griffes de la nuit). Le caractère trop théorique de Zombi Child pourrait lui être reproché, pourtant, c’est cet aspect théorique qui lie progressivement le fond et la forme : Bonello donne parfois la priorité à une maîtrise formelle plutôt qu’à une homogénéité narrative et c’est précisément de là que l’on puise le sens du film. 

Une jeunesse morte-vivante ? 

Nous voici donc à présent dans une salle de classe où est inscrit « Révolution » à la craie blanche du tableau. La seconde intrigue se concentre effectivement sur un groupe d’étudiantes dans une école élitiste pour filles où jupes noires et chaussettes hautes sont obligatoires. Cette partie du récit appartient plus au genre du « teen movie » ici étrange et onirique ; le réalisateur filme avec une justesse rare les doutes, les interrogations et les désirs de la jeunesse. Une jeunesse qui ne peut s’empêcher de faire référence au passé pour mieux avancer. Ce rapport au passé traverse tout le film et en cela, le montage alterné entre deux temporalités est malin car il permet de rendre compte de son impact sur le présent. Serions-nous devenus, nous aussi, des zombies sans le savoir ?

Bertrand Bonello filme une jeunesse funambule, en équilibre entre un langage soutenu et du vocabulaire de jeunes ou encore entre des modèles historiques comme Napoléon et d’autres artistiques comme le rappeur Damso. Des comparaisons paradoxales au premier abord qui finissent pourtant par paraître plus liées qu’on ne le croirait. La grande force de Zombi Child est de ne jamais se montrer moralisateur alors qu’il propose une leçon didactique sur les thèmes de la mémoire, du mythe, de la mort et de l’amour. On a envie de le noter sur des cahiers. Car finalement, le spectateur est-il autre chose qu’un bon élève ? 

Conclusion : Zombi Child est un diptyque hypnotisant qui mêle poésie et idéologie pour nous faire découvrir la véritable origine des zombies. Bertrand Bonello dresse un portrait saisissant de la jeunesse et délivre un travail formel presque de l’ordre de l’expérience sensorielle. 

Zombi Child
Un film de Bertrand Bonello
Sortie le 12 juin 2019
Durée : 1h43

 

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