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[Critique] Waves : la vague Shults nous submerge

Il passe de l’épouvante au drame familial. Pour son troisième long métrage, Trey Edward Shults abandonne l’obscure forêt d’It Comes At Night pour les plages ensoleillées de Floride avec Waves. Si l’horreur de son précédent film relevait du fantastique, une menace extérieure qu’on ne parvenait jamais vraiment à rendre matérielle, elle est ici bien plus concrète. Waves nous fait suivre une famille afro-américaine dont les membres s’aiment, se déchirent, se toisent, mais font aussi face au malheur, au deuil.

Tyler et Emily. Un frère et une sœur. Dans deux parties bien distinctes, mais qui pourtant n’auront de cesse de se répondre l’une à l’autre, Waves dépeint leur adolescence perturbée par un élément central, tragique. Autour d’eux gravitent un père omniprésent (Sterling K. Brown) et une belle-mère (Renée Elise Goldsberry) qui pallie l’absence de leur mère biologique, qu’ils n’ont jamais connue. Mais aussi leurs premières amours, l’âge des premières fois, des disputes… Préparez-vous, enfilez vos gilets de sauvetage : Waves est bel et bien une vague d’émotions, qui emporte tout sur son passage.

Au creux de la vague

D’un film à l’autre, non seulement Trey Edward Shults change de genre mais aussi radicalement sa manière de filmer. Dès ses premières minutes, sa caméra devient bien plus volatile et poursuit sans relâche son premier héros, Tyler, au plus près de son quotidien. Elle ne cesse de tourner dans l’habitacle de sa voiture alors qu’il se dirige vers la plage avec sa petite amie Alexis (Alexa Demie) ; elle file derrière eux, à ras du sable, quand ils foncent dans l’eau, elle se colle pratiquement à lui quand il reprend son entraînement de lutte… Dans sa première (grande) partie, Waves fait preuve d’euphorie. Et quand on sait que Shults a été assistant caméraman sur plusieurs films de Terrence Malick (dont The Tree of Life) et entre temps directeur de la photographie sur plusieurs épisodes de la série Euphoria, on comprend tout de suite mieux ces choix visuels.

À première vue, la vie de Tyler est parfaite, idyllique : les couleurs chatoyantes de la Floride, son soleil éclatant se prêtent à cette idéalisation, tandis que les scènes de romance sont nombreuses, avec un aspect parfois clipesque. En plus des compositions envoûtantes de Trent Reznor et Atticus Ross, le film a une bande originale incroyablement riche, de Frank Ocean à Chance The RapperTyler The Creator… Mais si cette première partie est aussi vive, voire même saccadée, c’est aussi pour souligner la pression permanente de son personnage, son quotidien répétitif… et un inévitable déclin à venir. Il se présente par un rétrécissement progressif du cadre (une pratique empruntée de son précédent film) : alors que Tyler est promis à un brillant avenir, membre de l’équipe de lutte de son lycée, une blessure à l’épaule met en péril un chemin tout tracé, fortement encouragé (mais aussi dicté) par son père.

Cette première partie revêt un aspect peut-être trop didactique. Le changement de format rappelle un peu trop celui de Mommy chez Xavier Dolan, qui souligne également l’état psychologique de son personnage. Plus le cadre se resserre, plus son personnage est à cran. L’interprétation du jeune Kelvin Harrison Jr., déjà à l’affiche d’It Comes At Night, sauve pourtant l’ensemble qui manque aussi beaucoup de rythme, comme la seconde partie du film, qui donne davantage l’impression de voir deux films en un. La confrontation permanente de son personnage avec son père est des plus intéressantes, tant Sterling K. Brown (que l’on voit aussi en père de famille dans la série This Is Us) est lui aussi incroyablement émouvant. S’il est un père pressant, envahissant, il n’en est pas moins aimant malgré tout, et Waves questionne avec justesse le rapport qu’entretient Tyler avec la masculinité, du moins l’image qu’il doit renvoyer en tant que jeune homme noir, ou l’image que son père souhaiterait qu’il renvoie.

La mer finit toujours par se calmer

C’est lorsque tout le monde est au plus bas que Waves change de point de vue, pour s’intéresser à Emily, la petite sœur, justement trop discrète et absente jusqu’à présent. C’est avec logique et pertinence que Trey Edward Shults nous renvoie ensuite vers elle. Alors que la première partie du film part du bonheur vers la tragédie avec Tyler, Emily suit le chemin inverse, le premier et le dernier plan nous renvoyant à la même image : cette petite sœur sur un vélo. La mise en scène agit aussi par mimétisme, adoptant également les changements de format, la caméra qui tournoie dans la voiture. Elle semblait déjà tout autant annoncée rien que par le décor dans lequel évolue les personnages. Les deux chambres de Tyler et Emily forment un ensemble, simplement séparées par deux portes coulissantes et une salle de bain. Cette salle de bain, c’est l’espace commun dans lequel ils se retrouveront parfois, pour s’échanger leurs pensées et émotions.

Derrière Emily se cache l’émouvante performance de Taylor Russell McKenzie, dont le personnage se voit hanté par les regrets et le traumatisme. Si Tyler voyait son destin tout tracé perturbé (et réagissait de manière égoïste), Emily, quant à elle, ne sait plus comment vivre suite au drame qui a affecté sa famille. Il s’agit de reprendre le contrôle de son existence, d’apprendre à avancer malgré tout, mais aussi à pardonner. La famille est ici plus en retrait au profit d’une escapade avec Lucas Hedges (qu’on a retrouvé dans Manchester By The Sea ou Boy Erased). C’est la partie du film la plus intéressante, la plus touchante aussi, puisque l’on y voit toutes ces plaies encore à vif tenter de se refermer.

Conclusion : il est difficile de parler de Waves de façon concise tant sa durée et sa richesse obligent à s’épancher. Sa durée en rebutera beaucoup, mais celles et ceux qui se laisseront embarquer malgré tout découvriront un portrait juste et déchirant d’une Amérique contemporaine et d’idéaux de vie brisés.

Gabin Fontaine

Waves
Un film de Trey Edward Shults
Durée : 2h16
Sortie le 29 janvier 2020

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