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[Critique] Tout peut changer : pour que les femmes comptent !

Un peu plus d’un an après la fondation du mouvement « Me Too » et la signature, en France, de la charte 5050 pour 2020 (elle vise à développer la parité et la diversité dans les festivals de films), le Festival du cinéma américain de Deauville met à l’honneur un documentaire sur la place des femmes dans l’industrie du cinéma à Hollywood.

Pour le défendre, c’est l’actrice Geena Davis, également productrice exécutive du film, qui s’est rendue sur place. Tout peut changer dresse un constat effarant : la sous-représentation des femmes à Hollywood, pourtant connue et déjà dénoncée, persiste depuis des décennies, et ce malgré une industrie qui paraissait vouloir changer les choses (notamment en sortant des films forts comme Wonder Woman, Thelma et Louise, ou encore La Reine des Neiges).

Les figures de l’ombre

À voir les intervenantes du documentaire de Tom Donahue, on pourrait penser que les femmes dominent Hollywood : Meryl Streep, Cate Blanchett, Nicole Kidman, Jessica Chastain, Shonda Rhimes, Ellen Pompeo, Sandra Oh, Rashida Jones, Patty Jenkins, Reese Witherspoon… Réalisatrices, actrices ou productrices, elles sont à l’origine ou ont contribué à la production d’œuvres importantes de l’industrie cinématographique hollywoodienne. La grande réussite du documentaire de Tom Donahue, est à la fois de donner la parole à des visages emblématiques du cinéma, mais aussi à celles qui œuvrent dans l’ombre. Les productrices, directrices de chaînes de télévision américaines, responsables du marketing, qui doivent se battre d’autant plus pour faire respecter leurs décisions. Le documentaire rappelle des moments historiques, comme la création de Grey’s Anatomy sur la chaîne ABC, qui auraient très bien pu ne pas se faire si ces femmes cinéastes ne s’étaient pas imposées au sein d’un monde d’hommes.

Jusqu’à Wonder Woman, premier blockbuster superhéroïque mettant en vedette un personnage féminin, l’émergence du mouvement « Me Too »… Tout peut changer relate tous ces moments charnières où l’on pensait que l’industrie allait changer et laisser plus de place aux femmesLe film contrebalance toujours cet espoir en exposant de nombreuses statistiques alarmantes sur la faible représentation des femmes cinéastes à Hollywood : parmi les 250 premiers longs métrages au box office en 2017 et 2018, seuls 11% et 8% d’entre eux ont été réalisés… par des femmes. S’ajoutent à cela les études réalisées par l’Institut créé par l’actrice Geena Davis en 2004, parmi lesquelles des analyses sur la diversité à l’écran dans les films et programmes pour enfants : de 1990 à 2005, seuls 28% de ces personnages étaient des femmes et 4 narrateurs sur 5 étaient des hommes. En termes de représentation, 85,5% de tous ces personnages étaient blancs, 4,8% étaient noirs, et 9,7% appartenaient à d’autres groupes ethniques.

Malgré un aspect catalogue un peu trop prononcé, chacun de ces chiffres fait comprendre à quel point le système est profondément dominé par une logique patriarcale qui, par extension, finit par influencer la manière dont nous percevons tous types de personnages au cinéma ou à la télévision. De quoi relancer le débat sur la définition du « male gaze » (la représentation d’un personnage féminin au cinéma, à la télévision, dans la littérature… par un ou plusieurs homme(s) hétérosexuel(s)) qui imposerait donc des visions stéréotypées et objectifiées de ce que devrait être une femme au cinéma. Exemples à la clé, là aussi, des descriptions sexualisantes de personnages féminins dans des scénarios à des anecdotes pures de tournage. Chloe Grace Moretz évoque le fait d’avoir trouvé des soutien-gorges rembourrés lors du tournage de Carrie suite à des notes de studios sur la taille de sa poitrine, ou le fait que des producteurs lui aient conseillé comment son personnage devrait réagir face à ses premières règles… plutôt que de faire confiance à l’actrice ou à la réalisatrice Kimberly Pierce.

La sous-représentation est aussi une discrimination

Si le film brasse un vaste portrait des femmes emblématiques d’Hollywood ces vingt dernières années, Tom Donahue ne manque pas de replacer son sujet dans l’ensemble de l’histoire du cinéma… et de montrer que les débuts de ce medium étaient beaucoup plus égalitaires qu’ils ne le sont aujourd’hui. Le cinéma muet a permis à bon nombre de femmes réalisatrices de dompter Hollywood avec leurs propres sociétés de productions, comme Lois Weber, considérée comme étant aussi influente que Cecil B. DeMille ou D.W. Griffith. Il s’agissait par essence d’une industrie inclusive, qui avait justement à cœur d’attirer les femmes dans ses métiers… jusqu’à l’arrivée du parlant, où les banques se sont mêlées du fonctionnement des studios.

Voilà aussi ce pourquoi Tout peut changer surprend à tous les points de vue : le film pointe du doigt toutes les injustices dont ont été victimes les femmes qui ont voulu faire entendre leur voix face aux studios. Pour contrer leur sous-représentation dans l’industrie, le film se réfère tout simplement à l’article VII du Civil Rights Act de 1964, qui interdit toute discrimination à l’embauche basée sur « la race, la couleur, la religion et l’origine » d’un individu. Des affaires ont été montées sur la base de cet acte et des preuves évidentes de ces inégalités de traitement et la justice américaine a longtemps été aveugle sur ce sujet. Et que dire du refus de tous les grands studios d’avoir voulu s’exprimer sur ce sujet dans le documentaire ?!

Conclusion : Édifiant en tous points, Tout peut changer, le documentaire de Tom Donahue, sera définitivement l’un des films à ne pas manquer lors de sa sortie en salles début 2020 !

Tout peut changer : et si les femmes comptaient à Hollywood ?
Un film de Tom Donahue
Durée : 1h37
En salles le 8 janvier 2020

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