[Critique] Toni Erdmann : tel père, telle fille ?

Toni Erdmann, c’est l’une des plus grandes surprises du dernier Festival de Cannes. Un film qui suscitait l’enthousiasme du public, à tel point qu’on le donnait favori en compétition. Or, il semblerait que les comédies allemandes n’aient pas été le fort du jury de George Miller, puisqu’il ne lui a accordé aucun prix ! Tant pis : le bouche-à-oreille cannois a fait son travail… avec raison. Chez Silence Moteur Action, nous avons été comblés !

Winfried Conradi (Peter Simonischek) décide de rattraper le temps perdu avec sa fille Ines (Sandra Hüller). Elle est femme d’affaire dans une grande société allemande, basée à Bucarest. Elle est au cœur de négociations pour des contrats très importants. Lui, il vit seul et s’ennuie ferme. Il est drôle, farceur, un peu déluré mais surtout… envahissant. Tout le contraire de sa fille : elle est carrée et déterminée à ce que tout se passe comme elle l’avait prévu. Quand son père débarque à l’improviste au beau milieu de sa vie, Ines ne cache pas son agacement. Il s’invente même un personnage de toute pièce : le fameux Toni Erdmann…

Le rire comme remède

Pour son troisième long-métrage, la réalisatrice Maren Ade fait de Toni Erdmann une comédie ancrée à 100% dans la réalité. Ce père et sa fille constituent, avec habileté, le miroir de toute une société frappée par les problèmes du quotidien (aussi bien la mort que la maladie), mais également par les conséquences de la crise financière et les écarts entre classe sociale. Le boulot d’Ines est un calvaire psychologique : elle se rend dans les entreprises en difficulté et se charge de les restructurer. En gros, elle fait délocaliser, virer des gens. Mais est-elle heureuse de faire tout cela ? Toni Erdmann ne se permet pas uniquement de faire rire, mais aussi d’illustrer une réalité sociale sans pour autant sortir les gros sabots comme peuvent le faire certaines comédies françaises ayant les différences sociales en toile de fond. Ici, tout est fluide, et la durée du film permet ces subtils changements de ton. Une fois, Ines observe une mère et ses enfants du haut de sa chambre d’hôtel (ou plutôt, un appartement privatif situé au dernier étage), dans un habitat précaire. Une autre, elle part malgré elle à la rencontre d’une famille roumaine avec son père, gênée de rompre cette sphère intimiste.

Toni Erdmann est une immersion auprès d’un groupe de cadres (Ines et ses amis / collègues) auquel Winfried tente de s’intégrer en créant cet alias. Un groupe où il faut toujours porter un costume, respecter les codes de conduite, parler boulot à n’en plus finir, et boire des coupes de champagne au nom d’un projet qui ruinera la vie de nombreuses personnes. Tout ici n’est qu’apparence et Winfried l’a parfaitement compris. Il observe et reproduit ces codes, tout en y ajoutant son grain de folie. C’est lui, le rayon de soleil du film, à toujours surgir lorsque l’on s’y attend le moins, dans des accoutrements volontairement ridicules (le dentier qui dépasse, une perruque épouvantable, un ton volontairement provocateur). Tout ce que Winfried souhaite, c’est apporter un peu de rire dans la vie de sa fille. Du moins, il rendra le spectateur hilare.

Car Toni Erdmann est réellement hilarant. Une folie contagieuse, qui part pourtant de petits riens (une tâche sur un chemisier), ou d’un Erdmann en hors-champ qui réussit toujours à attirer notre attention. Peter Simonischek et Sandra Hüller sont saisissants dans la peau de ces personnages entre lesquels le dialogue semble rompu, et pour qui le seul moyen d’être ensemble reste les bêtises d’un père aimant, mais juste un peu maladroit. Tel père, telle fille ? La dernière partie de Toni Erdmann bascule dans un grand moment de n’importe quoi où tous les personnages du film doivent prendre part à de nouveaux codes… originaux. Une rupture totale, pendant laquelle les rires et les gloussements n’en finissent plus pendant près d’une quinzaine de minutes. 2 heures et 42 minutes, c’est la durée complète de Toni Erdmann : ce qui pouvait faire peur est finalement l’un de ses atouts. Rien n’est de trop dans le film de Maren Ade, et tout ce que l’on aurait à lui dire, c’est merci.

Conclusion : Toni Erdmann est à n’en pas douter l’un des plus grands films de l’année 2016. Un duo d’acteurs époustouflant, un humour ravageur et efficace (qu’est-ce que cela fait plaisir d’entendre autant de gens rire pendant une projection !) dans un contexte pourtant très réaliste et grave. Maren Ade manie les genres et les tons avec finesse, pour notre plus grand plaisir.

Toni Erdmann
Un film de Maren Ade
En salle le 17 août 2016

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