[Critique] Thelma : brillant rite de passage

Au générique de fin c’est une grande satisfaction qui s’installe et perdure, bien des jours après. Avec Thelma, le Norvégien Joachim Trier emmène avec subtilité le spectateur au fil du récit initiatique de son héroïne éponyme, qui débute alors qu’elle vient de quitter le berceau familial pour débuter ses études supérieures. Le rapprochement est inévitable : au mois de mars dernier, c’est une jeune étudiante en médecine qui découvrait les plaisirs de la chair en faisant son entrée à la fac, dans Grave, de la française Julia Ducournau. Si les deux films bénéficient d’un traitement visuel soigné et efficace, ils s’intéressent avant tout singulièrement à l’impact de l’environnement social sur le corps de la femme, en s’appuyant sur les codes du cinéma de genre.

Fraîchement arrivée à l’université d’Oslo, Thelma se découvre des sentiments pour une nouvelle camarade. Conditionnée dans une éducation dévote, cet éveil aux préoccupations de la jeunesse s’avère inédit pour la jeune fille et s’accompagne de crises d’épilepsie de plus en plus fréquentes. Couplées à des phénomènes surnaturels, elles pousseront la jeune fille à explorer son passé et le remettre bientôt entièrement en question.

Origines :  « commencement(s), forme(s) ancienne(s) d’une réalité qui se modifie »

Les réjouissants précédents films de Joachim Trier traitaient déjà d’une jeunesse en proie à ses démons. Elle tentait de se refaire une place dans le monde après une cure de désintoxication dans Oslo, 31 août (2011), et apprenait à faire le deuil d’un parent ainsi qu’à devenir soi-même père dans Back Home (2014). C’est à un mythe bien ancré dans l’histoire de son pays que le Norvégien s’attaque ici : les sorcières, faisant par la même occasion ses débuts dans le cinéma fantastique. La caméra gravite autour de l’angélique Thelma (fascinante Eili Harboe), virginale jeune fille conditionnée dans une éducation catholique, surprotégée par des parents très présents et pourtant guère démonstratifs.

L’environnement-même est une enveloppe de pureté, la piscine du campus qu’elle fréquente régulièrement, la froide nature norvégienne de son enfance qu’elle retrouvera quand elle se rendra à nouveau dans sa famille… Autant de décors cliniques dans lesquels interviennent soudainement ses violentes crises. Les prémisses inattendues d’intrigants phénomènes surnaturels dont elle est la maîtresse. D’abord prise au dépourvu, c’est en se confrontant à ses origines qu’elle apprendra à dompter ses pouvoirs. Le passé familial n’est-il pas déterminant dans l’histoire de chaque être humain ? Qu’en est-il quand il n’est pas celui que l’on croit ?

L’émancipation par le corps

Certaines scènes relèvent d’évidents échos du genre ; du sang se mêle à la blancheur du lait, une puissante représentation de danse contemporaine impacte la jeune protagoniste de manière déterminante… La mise en scène de Trier en use avec une séduisante délicatesse, à laquelle il nous avait déjà précédemment habitués dans le registre dramatique – laissant bien souvent les images et les regards parler d’eux-mêmes au rythme d’un montage patient, loin des enchaînements effrénés qui dominent le cinéma fantastique ou d’épouvante contemporain.

De cette froide lenteur se détachent alors nettement des instants cruels et dérangeants. Affirmant les rapports complexes entre les personnages, Thelma pose avec intelligence la question du bien et du mal. Emmené sur ce terrain parfois inconfortable, le spectateur ne cesse d’affiner et revoir son point de vue sur la protagoniste, à mesure qu’elle se révèle, s’émancipe et s’accepte pour enfin, jouir de devenir femme.

Conclusion : Thelma ensorcelle, déroute et questionne, mettant les codes d’un cinéma de genre déjà surexploités au service d’un personnage complexe et d’une oeuvre bien ancrée dans son temps et ses préoccupations. Joachim Trier préserve avec force et subtilité l’élan amorcé par sa filmographie dont on guette, d’un œil impatient, les prochains tournants…

Thelma
Un film de Joachim Trier
Sortie le 22 novembre 2017

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