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[Critique] The Lighthouse : et la lumière fuit

4 ans après son premier film The Witch qui avait secoué Sundance et amorcé, avec It Follows de David Robert Mitchell, une nouvelle ère pour le cinéma d’horreur indépendant, Robert Eggers revient avec un film en noir et blanc, empli d’écumes et de goémons, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs, à L’Étrange Festival et au Festival du cinéma américain de Deauville.

Début du XXème siècle. Nouvelle Angleterre. Deux gardiens de phare, frappés par une tempête, sont sur le point de basculer dans la folie. 

Réactualisation du passé 

Si l’on ne devait retenir qu’une seule chose de The Lighthouse, c’est bien évidemment Willem Dafoe et Robert Pattinson. Les deux acteurs livrent une prestation époustouflante et forment un duo aussi repoussant qu’attirant. Eggers les dirige à la perfection, développant dans un premier temps l’humain sous toutes ses formes (de sa sensibilité la plus fragile à son immondice) et le rapport de subordination (Dafoe étant le supérieur de Pattinson) pour mieux les déconstruire par la suite, les deux hommes cédant progressivement à leurs pulsions. Ce film permet donc à ses acteurs d’offrir une palette de jeu extrêmement vaste, brillant ainsi chacun leur tour par de véritables morceaux de bravoure. 

The Lighthouse est un film extrêmement radical, par moment expérimental et surtout inclassable, entre horreur, thriller psychologique et documentaire. Car oui, ce film jouit d’un travail de recomposition impressionnant, participant à l’immersion du spectateur et à l’ambiance si particulière du film. Noir et blanc, pellicule 35mm, format 1:19 (quasi carré), vocabulaire ancien ; le film se donne pour ambition la reconstitution extrêmement détaillée allant jusqu’à se baser sur les carnets de bord d’authentiques gardiens de phare, s’inscrivant ainsi dans le réel avant de le faire divaguer, à l’image de ses personnages. 

Et cette démarche représente bien le cinéma d’Eggers dans sa globalité : faire du nouveau avec de l’ancien. Le cinéma se base constamment sur des références c’est un fait. L’intelligence d’un metteur en scène se situe donc dans le choix et la pertinence de ces références. Oui Robert Eggers convoque Melville, Bergman, Tarkovski, mais il cite également Lovecraft, l’expressionnisme allemand et les films de monstres Universal des années 30, le tout ne venant pas altérer et parasiter le regard personnel et atypique de l’auteur. La référence ne cannibalise pas la vision, elle l’accompagne et donne ainsi à The Lighthouse, son caractère novateur et contemporain, croisant les univers et les imaginaires. 

La bête qui sommeille en nous

Au vu de ses deux premiers films, il est facile d’affirmer que Robert Eggers a une certaine obsession pour les mythes anciens. Mais tout comme son travail de référence et de documentation, il ne se contente pas de les retranscrire mais les fait résonner avec son époque. The Lighthouse n’est donc pas qu’un simple exercice de style mais offre beaucoup plus de réflexivité, foisonnant de thématiques, de symboles et d’idées. De Sisyphe à Prométhée, c’est un film dense, complexe, qui nécessite une véritable appropriation par le spectateur, refusant l’explicatif au profit d’un symbolisme propre à l’interprétation. 

C’est un film sale, moite, répugnant, qui ne cherche pas la surprise mais le glauque, la fiction baignant dans une horreur atmosphérique très particulière, démarche proche de celle du récent Midsommar d’Ari Aster, tout en étant radicalement opposé formellement à celui ci. Mais malgré cette opposition stylistique, les deux films partagent de grandes similitudes, plaçant dans les deux cas l’horreur comme caractère intrinsèque à l’Homme. La peur suscitée dans The Lighthouse émane finalement de son côté bestial, déjà présent dans The Witch : une famille s’isole en forêt, deux hommes s’isolent sur une île, bref, que se passe t-il quand la civilisation n’existe plus ? Quand l’homme se trouve face à lui-même? Quand il redevient animal, n’étant plus soutenu par des instances d’ordre social, politique et économique.

The Lighthouse est une véritable étude psychologique de la folie humaine. Eggers nous promettait une histoire hypnotique et hallucinatoire et il a vu juste, le spectateur prenant d’un coup part au récit tant cette folie que transpire le film est contagieuse. Par un travail de montage, à l’image du personnage de Pattinson, il nous est tout simplement impossible de discerner toute trace de temporalité (poussant le principe de quotidienneté à son paroxysme) le vrai du faux, le réel du fantasme.

Conclusion : Rares sont donc les films comme The Lighthouse. Véritable expérience cinématographique éreintante, ce cauchemar fantasmé confirme le talent de son auteur et nous offre une confrontation d’acteurs au sommet. Brillant.

The Lighthouse
Un film de Robert Eggers
Durée : 1h50
Sortie le 18 décembre 2019

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