[Critique] Suspiria : donnez votre âme à la danse…

D’un extrême à l’autre. Il y a quelques mois, Luca Guadagnino filmait les émois de deux hommes qui se découvrent, leurs gestes timides faisant place à des étreintes beaucoup plus charnelles dans Call Me By Your Name. Il est tout autant question du corps – et surtout du mouvement – dans le Suspiria qui s’apprête à sortir dans les salles françaises. Après avoir réalisé A Bigger Splash, le remake de La Piscine de Jacques Deray (où Dakota Johnson et Tilda Swinton reprenaient les rôles de Jane Birkin et Romy Schneider), Guadagnino s’attaque à l’un des films qu’on pensait pourtant intouchable : le Suspiria de Dario Argento, monument emblématique du giallo¹. Loin d’être un simple copié-collé plan par plan comme Hollywood a pu nous y habituer, la version de Guadagnino se veut bien plus riche que celle de son prédécesseur, mais aussi plus exigeante pour le spectateur, tout autant éprouvé que son personnage principal… S’il divisera incontestablement son public, entre connaisseurs de l’original et néophytes, ce Suspiria nous a tout simplement retourné la tête. Oui oui, rien que ça.

Guadagnino retrouve ici ses actrices fétiches : Dakota Johnson est Susie Bannion, une jeune danseuse américaine débarquant à Berlin dans l’espoir d’intégrer la compagnie de danse Helena Markos. Promue danseuse étoile par sa chorégraphe, l’énigmatique Madame Blanc (Tilda Swinton), Susie devra donner corps et âme (littéralement comme au sens figuré) pour le spectacle qui l’attend… mais c’est sans compter sur les nombreuses découvertes qu’elle fera sur la compagnie et celles qui la dirigent.

All is well as long as we keep spinning…

Dans les grandes lignes, l’intrigue de ce nouveau Suspiria est la même que l’original : Susie intègre une prestigieuse école de danse où s’accumulent pourtant les actes des plus étranges et où les élèves ont une fâcheuse tendance à disparaître. Ce qui change, surtout, ce sont les repères spatio-temporels. Adieu Munich, bonjour l’Allemagne en pleine Guerre Froide : l’intrigue se déroule en 1977, soit l’année de sortie du film d’Argento, et devant l’entrée de l’école de danse d’Helena Markos se tient… le mur de Berlin. L’ambiance est des plus austères, les rues sales, couvertes de neige, l’image grisâtre… Alors que la danse bat son plein au sein de l’école, la Fraction armée rouge mène ses actions terroristes.

Pourquoi vous parle-t-on de tout ça ? Car le script de David Kajganich souhaite pleinement inscrire ce Suspiria dans cette époque, notamment en introduisant le personnage du docteur Klemperer, psychologue de la jeune Patricia (Chloe Grace Moretz), une élève de l’école qui sombre dans la folie. Son interprète, Lutz Ebersdorf, n’est autre en réalité qu’une Tilda Swinton grimée en homme vieillissant, sur qui pèse le poids des années, mais aussi la disparition de sa femme Anke (interprétée par Jessica Harper, la Susie d’Argento !) lors de la Seconde Guerre mondiale. À partir du personnage de Patricia, Klemperer se charge d’enquêter sur ce que cache l’école d’Helena Markos… Des ajouts scénaristiques réellement nécessaires ? Pas si certain. Cette sous-intrigue ajoute certaines longueurs au film, qui pourtant nous prévient d’entrée de jeu via un carton, qu’il arbore une structure précise, en « six actes et un épilogue ». Un chapitrage laborieux en apparence, mais user le spectateur n’est-il pas finalement le but recherché ?

… dancing behind the walls

Car, oui, Suspiria est usant. À l’image de ce jeu de pouvoir qui oppose (ou rapproche) Suzie et Madame Blanc. Dakota Johnson et Tilda Swinton tiennent là l’une de leurs meilleures performances respectives. Sans trop entrer dans les détails pour ne pas spoiler l’intrigue, la relation qui les unit est comme une sorte d’amour malsain. Il se dresse pour la professeure une si grande admiration pour son élève qu’elle souhaite d’autant plus la pousser dans ses retranchements – et ainsi obtenir sa plus belle performance… si ce n’est plus. Luca Guadagnino fait parfois durer ses plans, intègre de longs zooms pour souligner l’intensité du regard que jette Madame Blanc à Suzy, insère des scènes cauchemardesques quasi-subliminales. Un cauchemar, c’est le mot, et c’est peu à peu vers quoi se dirige Susie sans le savoir.

Du mouvement naîtra la violence. Guadagnino utilise la danse de manière bien plus approfondie qu’Argento dans son film original : c’est sa pratique répétée tel un rituel qui permettra au cauchemar d’apparaître dans Suspiria. Ici la danse n’est pas sublimée comme pouvait le faire Darren Aronofsky dans Black Swan. C’est une danse beaucoup plus viscérale, brutale, qui cherche à puiser une force à partir du mouvement. Et Dakota Johnson danse bel et bien intégralement, sans doublure : sueur, soupirs et douleurs sont les siens et la mèneront vers un acte final des plus extravagants. S’il y a bien une chose que Guadagnino emprunte à Dario Argento, c’est son expression graphique de la violence : interdit aux moins de seize ans en salles par le CNC, Suspiria contient des scènes extrêmement explicites… sans oublier ses vingt dernières minutes complètement folles et exubérantes. Le Suspiria de Guadagnino donnera-t-il l’envie de réadapter également Inferno et La Troisième Mère, les deux autres volets de la Trilogie des Enfers d’Argento ?

Conclusion : réinterprétation totale du long métrage original, le Suspiria de Luca Guadagnino parvient malgré quelques errements à pousser le vice encore plus loin, faisant de son film une lente descente aux enfers dont on ne ressort pas indemne…


Suspiria

Un film de Luca Guadagnino
Sortie le 14 novembre 2018

¹ : le giallo est un type de film démocratisé par des réalisateurs italiens tels que Dario Argento (L’Oiseau au plumage de cristal) ou Mario Bava (Six femmes pour l’assassin), qui se caractérisent par une intrigue entre le thriller et l’horreur (souvent marquée par un rebondissement final surprenant), avec une esthétique des plus soignées et des scènes de violence très explicites. Le succès du genre a notamment inspiré celui du slasher aux États-Unis (Vendredi 13HalloweenLes Griffes de la Nuit…).


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