[Critique] Stronger : se reconstruire après l’horreur

Ce même mercredi 7 février 2018 sortaient au cinéma deux films liés à un attentat terroriste : celui, déjoué, du Thalys, dans Le 15h17 pour Paris de Clint Eastwood d’un côté, et de l’autre, celui du marathon de Boston dans Stronger. C’est toutefois là que s’arrête la ressemblance entre les deux réalisations, car si Eastwood s’intéresse au moment même de l’attentat et au passé de ses trois héros, David Gordon Green privilégie l’intime et le personnel en se concentrant sur l’après : la guérison d’une victime.

Stronger relate l’histoire vraie de Jeff Bauman, interprété par Jake Gyllenhaal, survivant de l’attaque terroriste qui eut lieu à Boston durant le marathon du 15 avril 2013. Deux bombes explosent l’une après l’autre dans le public, faisant 3 morts et plus de 200 blessés. Parmi ces derniers, Jeff Bauman, venu encourager sa petite-amie Erin. La survie de Jeff aura toutefois un prix, très lourd à payer : la perte de ses deux jambes.

En dire peu pour suggérer beaucoup

Comment continuer à vivre après le traumatisme d’un attentat et d’une amputation ? Stronger répond à la question d’une manière étonnamment pudique : au début du film, le réalisateur choisit de ne montrer que très peu d’images de l’attentat. Est-ce parce que l’horreur est trop forte, ou par respect pour les victimes ? En réalité, cette pudeur n’est pas simplement là pour épargner le spectateur. Elle permet au contraire de rendre les moments plus crus d’autant plus marquants. Ainsi, certaines scènes montrant l’enfer qu’a vécu Jeff au quotidien pour vivre une vie normale sont particulièrement fortes. Les images de l’attentat sont également placées de manière choisie et maîtrisée.

Jake Gyllenhaal est quant à lui toujours à la hauteur de ses rôles, qu’il choisit avec soin. De Donnie Darko à Demolition en passant par Prisoners ou Night Call, les personnages qu’incarne l’acteur sont toujours complexes, et… peu loquaces. Stronger n’échappe pas à la règle. Face à sa famille, nombreuse, très liée et bavarde, Jeff est la plupart du temps silencieux. Le film se concentre sur leurs longues conversations insignifiantes, qui, malheureusement rendent certaines scènesspresque ennuyeuses mais qui servent à montrer le décalage entre Jeff et sa famille, qui n’écoute pas vraiment ce qu’il a à dire. Le brouhaha continu accentue alors la sensation d’isolement de Jeff. En peu de mots, Jake Gyllenhaal réussit néanmoins à transmettre tout l’éventail d’émotions que ressent son personnage : la douleur lors des premiers soins, l’angoisse post-traumatique, le désespoir, l’espoir, et surtout l’incapacité d’exprimer ce qu’il ressent. Une nouvelle performance surprenante de la part de l’acteur.

L’humain avant le héros

Avec ce film, David Gordon Green traite aussi en grande partie de la volonté des gens de faire de Jeff un héros. Dès le début, son histoire est médiatisée : les journalistes l’attendent à sa première séance de rééducation, il est invité à divers événements sportifs… Avec leur slogan « Boston strong », la population cherche en lui le symbole de la lutte contre le terrorisme, un modèle de force et de liberté. Et c’est là que le bât blesse pour le protagoniste : Jeff Bauman n’a pas l’âme d’un héros ; le réalisateur fait en sorte que cela soit clair dès le début. Il n’est qu’un humain, avec ses qualités mais surtout ses défauts, qui n’a fait que survivre et qui est devenu malgré lui une icône. Un rôle qu’il ne souhaite pas avoir et qu’il ne comprend pas bien : comment peut-on lui parler de chance ou de victoire ?

Qui plus est, toute cette médiatisation autour de lui l’empêche d’oublier. Chaque jour, les médias sont là pour lui rappeler ce qu’il a vécu. On comprend, implicitement d’abord, puis de manière de plus en plus forte, le traumatisme qu’il essaie de cacher aux yeux du monde. Un angle nécessaire à une époque où les événements de ce genre sont très médiatisés, jusqu’à manquer de respect envers les victimes en les privant d’intimité. Cela justifie également le choix de David Gordon Green de laisser de côté l’aspect sensationnel, bien trop souvent mis en avant au cinéma et à la télévision.

Malheureusement, ce choix n’a pas que des atouts, et le film se perd également en souhaitant traiter d’autres idées qui semblent secondaires aux yeux du spectateur. La rencontre entre Jeff et Carlos ou avec ses supporters sont justifiées, mais maladroites et trop longues. Le film semble alors s’éterniser et le message initial, fort, perd de sa puissance car l’attention du public, qui s’ennuie, est relâchée. Dommage.

Conclusion : laissant de côté le sensationnel pour l’intime et le quotidien, Stronger présente des moments très forts, grâce à l’interprétation subtile de Jake Gyllenhaal et à des choix maîtrisés de la part de David Gordon Green. Un film toutefois inégal qui aurait mérité un peu plus de force en se recentrant sur son propos initial.


Stronger

Un film de David Gordon Green
Sortie le 7 février 2018


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